BD/manga

Dans la tête de Sherlock Holmes – L’Affaire du Ticket Scandaleux, tome 2/2 (2021)

Auteurs : Cyril Lieron & Benoit Dahan

Dessinateur : Benoit Dahan

Editeur : Ankama

Pages : 48

L’attente aura été longue mais le résultat en valait la peine. Plus d’un an après la sortie du premier volume, voici enfin venue la résolution de l’Affaire du Ticket Scandaleux. Après un rapide résumé, le fil rouge se remet en place pour nous entraîner dans les méandres de la pensée arborescente de Sherlock Holmes. Course poursuite dans le dédale londonien, course contre la montre pour éviter de nouvelles victimes, ce deuxième volume ne nous laisse pas le temps de reprendre notre souffle avant de livrer le résultat d’une enquête finement menée.

Une fois de plus Benoit Dahan dynamise la mise en page par un choix graphique qui sort du simple cadre de la bande dessinée avec des cases aux formes multiples et des illustrations pleine page. Le regard est sollicité de tous côtés et, heureusement, le fil rouge permet de suivre la progression de l’histoire tout autant que les réflexions du détective. Le choix des couleurs entre gris et sépia donne un côté rétro toujours bienvenu, le papier légèrement jauni des pages donne l’impression d’avoir entre les mains un ouvrage ancien.

Cyril Lieron et Benoit Dahan ont su redonner vie à un personnage incontournable dans une aventure inédite originale. Le travail d’écriture et de dessin sont un véritable hommage à un univers, un personnage et un auteur qui font figure de classique. On ne peut qu’espérer que cette collaboration ne soit que le début d’une série d’enquêtes palpitantes.

Dans la conclusion de cette affaire, Sherlock Holmes et le Dr Watson poursuivent la piste du « Ticket Scandaleux ». A leurs risques et périls ! Quel genre de complot trame le sulfureux mage ? Le logicien de Baker Street en suspecte-t-il la réelle étendue ?

album

Ma pauvre Lucette (2021)

Auteure : Géraldine Collet

Illustratrice : Maurèen Poignonec

Editeur : Glénat

Collection : jeunesse

Pages : 32

Pas toujours facile la vie au poulailler. Le coq dirige les poules d’une main de maître, les envoyant pondre ou couver quand il l’exige, s’octroyant la meilleure place et s’appropriant l’essentiel de la nourriture. Si la majorité des poules s’emblent accepter ce comportement, Lucette ne l’entend pas de la même oreille. Quand le renard surgit et met en danger le poulailler, le plus fort n’est pas forcément celui que l’on croyait…

Il faut bien admettre que Lucette m’a complètement séduite avec sa mine boudeuse et déterminée. Dès la couverture, on sent que la « pauvre Lucette » n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et qu’elle va savoir nous surprendre. Bien incapable de supporter plus longtemps les airs supérieurs du coq de la bassecour, la poulette entend bien prouver qu’elle a autant de valeur, si ce n’est plus, que lui.

Le texte de Géraldine Collet joue sur les rîmes et les jeux de mots pour nous faire rire pendant que les illustrations de Maurèen Poignonec jouent sur les expressions faciales pour amuser le petit lecteur dès 3 ans. Si la portée féministe lui échappera peut-être, le texte sera propice à échanger sur les relations filles/garçons et à faire taire les stéréotypes de genre.

Ma pauvre Lucette est un album féministe drôle et frais à lire pour éduquer à l’égalité des sexes.

Au poulailler, c’est toujours la même rengaine : le coq parade, se moque des poulettes et ne leur laisse que des miettes. Lucette, lassée, soupire et se bouche les oreilles. Jusqu’au jour où le renard sort de la forêt et sourit en se léchant les babines

roman jeunesse

La Belle Jeanette (2021)

Auteur : Rémi Courgeon

Illustratrice : Rozenn Brécard

Editeur : Seuil jeunesse

Collection : Le Grand Bain

Pages : 112

Lili n’aime rien plus que partir en mer avec son père, marin pêcheur sur la Belle Jeanette. Alors que la tempête fait rage, les marins remontent le filet dans l’urgence et trouvent, parmi les thons, une mystérieuse sirène. Oui une sirène telle qu’on les voit dans les livres sur les créatures fantastiques ou les contes. La décision de la garder ou de la remettre à l’eau complique les relations entre les marins : est-il vraiment prudent de la remettre à l’eau alors que la tempête fait rage et qu’elle est blessée? Cette découverte n’est-elle pas scientifiquement importante? Alors qu’elle tisse une amitié avec la créature, Lili nous raconte comment la fascination pour le merveilleux prend rapidement la forme d’expériences scientifiques.

Le Grand Bain est une collection qui s’adresse aux enfants qui commencent à lire seuls. Avec ses petites dimensions et ses nombreuses illustrations, le format est particulièrement adapté pour débuter dans la lecture. La couverture se déplie sur un panorama, sorte de rétrospective imagée du récit ainsi qu’une illustration plus large, un poster. Dans La Petite Jeanette, le texte de Rémi Courgeon véhicule de jolies valeurs de liberté et d’amitié, dénonçant la cruauté des actions de scientifiques dont le regard critique peut être altéré par le désir de faire une découverte extraordinaire.

Véritable ode à l’amitié, La Belle Jeanette invite à la réflexion dans un récit plein d’aventures qui confronte l’imaginaire à la réalité.

Lili, quand elle sera grande, elle sera marin pêcheuse, comme tous les hommes de sa famille. D’ici là, la vie lui réserve de belles surprises, et même une forme de sirène…

album·Documentaires /Livres jeux

La Grande Barrière de Corail (2019/2021)

The Great Barrier Reef

Auteure : Helen Scales

Illustratrice : Lisk Feng

Traductrice : Bérengère Viennot

Editeur : Gallimard jeunesse

Pages : 88

Considérée comme l’un des écosystèmes naturels les plus riches et les plus complexes de la planète, l’un des plus importants pour la conservation de la biodiversité, la Grande barrière de corail est le plus grand système corallien au monde. Unique, elle abrite une immense variété de plantes et d’animaux marins. De son apparition il y a environ dix mille ans, à aujourd’hui, Helen Scales nous présente cette merveille naturelle du monde.

Biologiste marine, Helen Scales a appris à connaître la Grande barrière de corail alors qu’elle y travaillait en tant que guide de plongée. Elle est aussi active dans la conservation de la vie marine britannique. Forte de son expérience, elle signe un album documentaire qui livre tous les secrets du récif. Divisé en cinq parties + un glossaire, cet album introduit le récif avant de nous présenter ses habitants et ses voisins qui peuplent l’océan avant d’en venir à l’homme : les premiers habitants avec leurs contes et légendes, l’arrivée des colons, l’art des récifs ; pour finir sur une note plus écologique : du réchauffement climatique au problème du plastique en passant par les actions à mener pour préserver cet écosystème.

Superbement illustré par Lisk Feng, La Grande barrière de corail est un superbe album qui invite au voyage par la découverte d’un écosystème entier. Un voyage qui livre moults informations et petits détails anodins mais tellement divertissants. Avec ses couleurs chatoyantes et son texte de vulgarisation scientifique, la plongée dans le récif se veut immersive. J’ai aimé le ton du texte qui informe et prévient des risques sans juger mais en encourageant chacun à devenir acteur de la sauvegarde de la biodiversité.

Née d’une terre à la dérive peu à peu engloutie par les vagues, la Grande barrière de corail aux eaux turquoise est l’un des sites naturels les plus riches et les plus beaux de notre planète. Aujourd’hui menacé par le changement climatique, la surpêche et les mers de plastique, cet écosystème unique au monde risque de disparaître. Quoi de mieux pour commencer à la protéger, que d’apprendre à la connaître?

conte/nouvelle/biographie·ebook·roman ado

La Sourcière (2021)

Auteure : Elise Fontenaille

Editeur : Rouergue

Pages : 112

Collection : epik

Sélection du Prix Vendredi 2021

L’histoire prend place dans une époque moyenâgeuse, au pays des volcans assoupis, l’Auvergne. Alors qu’une jeune fille, à peine sortie de l’enfance, meurt en couche, laissant son bébé au soin de Gallou la Brodeuse, le Saigneur Guillaume sème la terreur dans le pays. Cruel et sanguinaire, il prend ce qu’il veut par la force : les terres, la vie et surtout les femmes. Gallou le sait bien et décide se protéger l’enfant qu’elle appelle Garance, d’un monde trop souvent cruel.

Avec sa petite centaine de pages, La Sourcière est un récit qui prend la forme du conte de par ses animaux qui parlent, la magie omniprésente et sa construction narrative. La forme poétique du texte donne au récit l’allure d’une fable contée au coin du feu par un barde accompagné de ses musiciens. Le vielleux, joueur de vielle à roue, fait danser Garance et la Gitane pendant que la harpiste joue pour la nature, faisant frémir les feuilles des arbres par le vibrato de ses cordes. La musique rythme les pas de Garance, accompagnée de la Renarde, son âme jumelle avec qui elle partage la couleur du poil ; des pas qui l’entraîne vers son destin inéluctable : la rencontre et la confrontation au Saigneur.

Elise Fontenaille signe un titre, original dans son écriture, dans lequel l’oppression des femmes est au cœur d’un combat plus large mené par tous afin de protéger la nature et la vie. Si le message féministe domine, l’auteure utilise des figures féminines fortes et la magie comme éléments moteurs d’un mouvement qui vise à détrôner un tyran pour laisser plus de place aux libertés. La cruauté dénonce les violences faites aux femmes et les jugements hâtifs qui condamnent la jeunesse et la beauté.

***

Une nuit de lune rousse, au pays des volcans assoupis, Gallou la Brodeuse recueille une toute jeune fille sur le point d’accoucher. Au cœur de la forêt et au milieu des bêtes, elle enfantera Garance. Dans ce monde où la magie et la nature sont un rempart à la violence et l’ignorance, Garance deviendra la Sourcière. Admirée puis rejetée de tous à cause de ses étranges pouvoirs et de sa beauté époustouflante, la jeune fille va devenir la proie de celui que tout le monde craint : le Saigneur Guillaume… Mais comment lui échapper ? Comment résister à sa force et à son armée de Moines rouges ?

rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #12

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, j’ai choisi de mettre en avant un roman que j’ai apprécié et dont je publierai une critique demain. Sélectionné pour le Prix Vendredi 2021, ce court roman d’à peine plus de cent pages m’a séduite par sa forme et sa palette de personnages féminins.

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la Brodeuse

Une nuit de lune rousse, au pays des volcans assoupis. Nuit de tempête, un vent fou hurle comme les loups !

Gallou la Brodeuse est chez elle, dans sa maison de lave noire, encerclée par les bois ; elle achève son ouvrage, devant un feu.

Elle frissonne, en tirant les fils d’or, écoute les arbres se tordre et gémir, et la pluie fracasser les volets.

_ Un temps à ne pas mettre une loutre dehors !

Elle rajuste sa pelisse et jette une bûche dans le feu.

Rrrou, la chatte, se roule en boule sur son coussin.

Une gerbe d’étincelles jaillit et la force à reculer.

Feu, la salamandre, qui dort dans la braise, darde sa langue de flamme.

Soudain, on gratte à la porte.

_ Ai-je rêvé ? se demande la Brodeuse à voix haute…

Vivant seule, elle aime se parler à elle-même.

Le grattement a cessé ; Era, la chienne, court vers la porte en gémissant. Sur son perchoir, Athéna la chouette, hulule, réveillée par toute cette agitation.

_ Allons voir…

Gallou se lève, une lampe-tempête à la main, et ouvre la porte à grand-peine : le vent jette des seaux de pluie glacée sur le bois.

La Brodeuse scrute la nuit, lève la lueur vacillante…

Elle ne voit rien.

Elle s’apprête à fermer la porte lorsqu’elle distingue une ombre à ses pieds. Croit voir une bête blessée.

Elle se penche : une forme, pelotonnée, roulée en boule dans une cape noyée par la pluie. Era se précipite et flaire.

Gallou pose la lampe, soulève la capuche, dégage un buisson de cheveux roux, un petit visage livide apparaît.

Elle se penche, entrouvre la cape, dévoile un ventre rond comme la lune…

La Sourcière d’Elise Fontenaille, Rouergue, 2021.
roman

Tant que le café est encore chaud (2015/2021)

Kohi ga samenai uchini

Auteur : Toshikazu Kawaguchi

Traductrice : Miyako Slocombe

Editeur : Albin Michel

Pages : 240

Dans ce petit café de Tokyo, le temps semble être figé. Le lieu n’a pas changé depuis son ouverture au début du vingtième siècle si ce n’est la modernisation apportée par l’électricité. Avec ses trois tables pour deux et ses trois chaises au comptoir, le lieu ne peut accueillir qu’une clientèle restreinte. Ce qui convient parfaitement puisque seuls les habitués continuent d’y venir et quelques curieux qui ont entendu dire qu’on peut voyager dans le passé.

Au travers de quatre portraits de femme, Toshikazu Kawaguchi utilise le voyage temporel pour rappeler combien le présent a plus de valeur que le passé, que les regrets ne nourrissent pas notre bien-être et que nos actions n’influencent pas le futur. Les personnages sont attachants et permettent à l’auteur de jouer sur l’émotion. Le récit se divise en quatre histoires reliées entre elles par différents fils conducteurs tout en étant indépendantes les unes des autres.

Si l’écriture n’est pas désagréable, elle est pourtant répétitive, notamment dans la description du lieu et l’énumération des règles à respecter pour ce voyage temporel. Cela aurait été plus compréhensif si Tant que la café est encore chaud avait été un recueil de nouvelles plutôt qu’un roman. J’ai cependant apprécié suivre les personnages récurrents et la proposition apportée par le dernier chapitre d’un voyage dans le futur.

Je remercie Babelio et les éditions Albin Michel pour ce voyage dans le temps.

A Tokyo se trouve un petit établissement au sujet duquel circulent mille légendes. On raconte notamment qu’en y dégustant un délicieux café, on peut retourner dans le passé. Mais ce voyage comporte des règles : il ne changera pas le présent et dure tant que le café est encore chaud. Quatre femmes vont vivre cette singulière expérience et comprendre que le présent importe davantage que le passé et ses regrets. Comme le café, il faut savourer chaque gorgée.

Vendu à plus d’un million d’exemplaire au Japon, traduit dans plus de trente pays, le roman de Toshikazu Kawaguchi a touché les lecteurs du monde entier.

album

Le dégât des eaux (2020)

Auteure : Pauline Delabroy-Allard

Illustratrice : Camille Jourdy

Editeur : Thierry Magnier

Pages : 32

Sélection du Prix Sorcière 2021 Carrément beau mini

Alors qu’il se réveille en pleine nuit, Nino se rend compte qu’il se passe quelque chose de particulier. Il n’y a personne pour l’emmener aux toilettes ou retrouver son doudou. Mais il y a du bruit dans la cuisine, papa y éponge de l’eau pendant que maman fait une drôle de tête. Papa vient s’occuper de lui et l’aide à se recoucher. Alors qu’il se rendort, Nino plonge dans la machine à laver et se retrouve en pleine mer. Le voilà parti pour un voyage onirique au cœur d’océan.

Pauline Delabroy-Allard signe un texte tendre dont le dégât des eaux est une métaphore de la naissance. Le rêve de Nino fait d’ailleurs un joli parallèle avec la réalité au travers d’un voyage au cœur de l’océan et d’une course de gondoles à Venise, avant de découvrir au réveil qu’il est désormais grand-frère. Le style graphique de Camille Jourdy met l’histoire en valeur avec ses multiples détails et sa palette de couleurs chaleureuses qui convient parfaitement à ce récit poétique. Nous avons pris beaucoup de plaisirs à chercher les petites références qu’elle dissimule régulièrement, des personnages de contes ou de classiques au creux d’une vague, sans oublier de glisser au moins une petite « vermeille » au détour d’un rocher.

Il fait très noir quand Nino se réveille. Il y a du bruit dans la cuisine… et de l’eau partout ! Et si c’était la mer, que Nino voyait là, à travers le hublot de la machine à laver? Un grand voyage commence alors…

album

Les idées sont de drôles de bestioles (2021)

Auteure/Illustratrice : Isabelle Simler

Editions : Courtes et longues

Pages : 72

Derrière cette mystérieuse couverture sans titre se cache un album poétique et profond au graphisme original et atypique : entre les croquis inachevés, les négatifs et les illustrations réalistes et plus abouties, Isabelle Simler nous invite dans le monde de l’imagination et tente d’expliquer le cheminement de la pensée dans la construction des idées.

En utilisant le bestiaire, l’auteure nous ballade dans son imaginaire, expliquant la naissance d’une idée qui, telle la biche surgit la nuit, apparaît parfois à un moment où l’on ne l’attendait pas. Aussi fugace que le lièvre, elle s’échappe telle l’anguille glisserait entre nos doigts. La patience et l’attente sont sources de réconfort lorsque l’idée surgit et prend forme pour s’installer définitivement.

Les illustrations sont remplies de courbes libres qui laissent apparaître les formes incomplètes de l’animal qui passerait à toute vitesse pour ne laisser qu’une impression. Un trait plus ferme et une mise en couleurs viennent figer l’idée sur le papier, la rendre plus tangible. Le résultat est saisissant et offre un objet livre de toute beauté.

Qu’est ce qu’une idée ? Comment vient-elle, que fait-elle, où va-t-elle ? Ces questions, tout le monde se les pose un jour, mais comment y répondre, comment en rendre compte sans entrer dans d’obscures explications ?

rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #11

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, je vous présente ma lecture en cours, un roman japonais qui prend la forme de quatre histoires qui se déroulent dans un même lieu, un café mystérieux sur lequel circulent des légendes. La plus connue raconte qu’en buvant un café, on peut voyager dans le passé.

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1

Les amoureux

_ Bon, il faut que j’y aille…, bredouilla l’homme à voix basse, avant de se lever et d’attraper sa valise à roulettes.

_ Quoi ?

La femme le regarda avec une grimace incrédule. Il n’avait pas parlé un seul instant de séparation, mais si le petit ami avec qui vous sortez depuis trois ans vous donne rendez-vous sous prétexte qu’il a « quelque chose d’important à vous dire », vous annonce de but en blanc qu’il part aux Etats-Unis pour son travail et que ce départ a lieu dans quelques heures, pas besoin d’entendre : « Il faut qu’on se sépare » pour deviner que ce « quelque chose d’important » est l’annonce d’une séparation. Même si vous aviez espéré qu’il s’agirait d’une demande en mariage.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? marmonna l’homme en évitant de regarder la femme dans les yeux.

Elle prit le ton inquisiteur qu’il avait en horreur :

_ Tu peux m’expliquer ?

Le café où ils discutaient était en sous-sol, sans fenêtres. L’éclairage se réduisait à six lampes à abat-jour suspendues au plafond et à une applique murale près de l’entrée. Seule une horloge aurait permis de distinguer le jour de la nuit dans ce lieu constamment teinté d’une couleur sépia.

Mais les aiguilles des trois grandes horloges murales anciennes qui trônaient là indiquaient chacune une heure différente. Les clients qui entraient dans le café pour la première fois ignoraient si c’était délibéré ou si elles étaient déréglées, ils en étaient donc réduits à consulter leur propre montre.

L’homme ne fit pas exception à la règle et vérifia l’heure, avant de faire la moue en se grattant le sourcil droit.

_ Ah, tu viens de faire la tête qui dit : « Quelle chieuse, celle-là », observa-t-elle d’un air exagérément offensé.

_ Mais non.

_ Mais si!

Elle se refusait à lui tendre la moindre perche. Il fit de nouveau la moue, détourna les yeux et garda le silence.

Agacée, elle le fusilla du regard.

_ Tu attends que ce soit moi qui le dise, c’est ça?

Puis elle tendit le main vers sa tasse de café froid. Il n’avait plus qu’un goût de liquide sucré, ce qui la déprima davantage.

L’homme consulta de nouveau sa montre. Avec le temps qui restait avant l’embarquement, il ne devait sans doute pas tarder à partir, et il se grattait le sourcil droit avec nervosité. Elle remarqua son agitation, en fut irritée et posa son café avec fureur. Tasse et soucoupe tintèrent bruyamment et le firent sursauter.

Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi, Albin Michel, 2021.