rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #18

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi les premières lignes d’un roman japonais publié en 1980, un roman qui a inspiré l’un des chefs-d’œuvre de l’animation japonaise, Le Voyage de Chihiro.

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Chapitre 1

Vers la Vallée des brumes

« Excusez-moi, madame, vous savez comment aller à la Vallée des brumes ? demande Lina d’un air résolu à une dame qui passait devant elle.

_ La Vallée des brumes ? Et ben, j’en ai jamais entendu parler. Comme tu peux l’voir, après la gare, y a que not’ village et rien d’aut’ « , répondit la femme en inclinant la tête.

Elle portait une robe aux couleurs passées et une paire de sandales en bois, des geta.

Lina avait envie de pleurer. Elle se trouvait dans une gare minuscule, qui ne comptait qu’un seul quai et deux bancs en bois. Les mauvaises herbes qui envahissaient les bords de la route non pavée, le bâtiment de la gare, tout était recouvert d’une épaisse couche de poussière. C’était peut-être pour cela que le village avait l’air tout blanc. Il y avait un vélo et deux ou trois personnes qui se déplaçaient à la vitesse d’un escargot.

Seul le soleil semble avoir de l’entrain, songea Lina les yeux pleins de larmes. Interloquée, la femme la prit par l’épaule et l’emmena au poste de police près de la gare.

« M’sieur l’agent, j’ai trouvé une enfant perdue ! s’exclama-t-elle sans entrer dans la salle.

La cité des brumes oubliées de Sachiko Kashiwaba, Ynnis, 2021.
rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #17

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un roman jeunesse qui n’est plus tout jeune puisque publié pour la première fois en 2007. Je suis en train de le découvrir et je dois dire que je suis sous le charme de ce récit qui joue autant sur les mots que sur le visuel.

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De son perchoir derrière l’horloge, Hugo domine tout et observe. Il caresse nerveusement le petit carnet qu’il a dans sa poche et s’encourage à la patience.

Dans le kiosque à jouets, le vieux se dispute avec la fille. Elle a à peu près l’âge d’Hugo : il la voit souvent entrer dans la petite échoppe avec un livre sous le bras et disparaître derrière le comptoir.

Le vieillard paraît agité aujourd’hui. S’est-il aperçu qu’il lui manquait des jouets ? Tant pis. C’est trop tard, personne n’y peut rien.

Hugo a besoin de ces jouets.

Le vieux et la fille se disputent un moment encore. Enfin, elle ferme son livre et part en courant.

Par chance, le vieux marchand de jouets croise bientôt les bras devant lui et ferme les yeux.

Rampant à travers les murs, Hugo sort par une bouche d’aération puis se hâte de gagner le kiosque. Le cœur battant, il caresse le carnet une dernière fois, et il pose la main avec précaution sur le jouet mécanique qu’il convoite.

Il y a un mouvement soudain dans la boutique. Le vieillard somnolent s’éveille en sursaut et agrippe le bras d’Hugo sans lui laisse le temps de s’enfuir.

L’invention d’Hugo Cabret, de Brian Selznick, Bayard jeunesse, 2008.
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Premières lignes #16

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. J’ai complètement laissé de côté ce rendez-vous hebdomadaire depuis le début de l’année, par manque de temps et de motivation mais je compte bien reprendre de façon plus assidus dès aujourd’hui.

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CHAPITRE 1

Londres, 1881

Longtemps, l’East End fut le sanctuaire de la criminalité et de la misère. On avait probablement surnommé ainsi cette terre pour signifier à quel point elle était éloignée par sa réputation et celle de ses habitants des autres quartiers de Londres. C’était le repaire des brigands et des femmes de mauvaise vie, un lieu régi par des lois et des règles qui lui étaient propres. Il ne se passait pas un jour sans que le sang y soit versé, dans une ruelle sombre ou au fond d’un tripot. Finalement, les pouvoirs publics s’en accommodaient, préférant voir se cantonner dans un endroit identifié la lie de la société. Tant que les braves gens pouvaient dormir sur leurs deux oreilles…

Cette époque était révolue même si quelques traces en subsistaient. Des hommes politiques et des magistrats s’étaient émus du sort des gamins des rues livrés à eux-mêmes dans les quartiers pauvres des principales villes du royaume. Ainsi, ces vagabonds, la plupart du temps sans parents ou enfants de criminels, et qui vivaient de petits larcins ou de mendicité, furent peu à peu soustraits à leur milieu de misère, de saleté et de violence pour être pris en charge dans des écoles d’éducation morale, qui fleurissent un peu partout en Angleterre. L’Oiseau Blanc était de celles-là, nichée dans l’East End, au cœur du quartier miséreux de Bow. Cette institution privée avait été fondée en cette fin de siècle par le juge Matthews, appuyé par quelques mécènes soucieux de l’avenir de ces enfants qui selon eux constituaient à la fois un danger pour eux-mêmes et un péril pour la société toute entière.

L’enfant Pan de Arnaud Druelle, GulfStream, 2021.
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Premières lignes #15

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Pour ce dernier rendez-vous de l’année, j’ai choisi de mettre en avant un roman que ma prêté une copine, une maman qui fait partie de notre réseaux d’instruction en famille. L’auteur est une personne qu’elle connait (je ne sais plus si c’est une connaissance, un ami, …) et nous allons passer une journée avec lui le mois prochain. Ce sera l’occasion d’échanger autour du métier d’auteur. En attendant, avec Gabrielle, nous préparons cette rencontre en découvrant certains de ses textes (elle présente d’ailleurs un titre dans son bilan du mois). De mon côté, je lis donc ce roman steam punk qui prend la forme de carnets dans lesquels sont retracées des enquêtes menées par Ragon, passionné par les livres, dont on suit la montée en grade au fil des années qui passent.

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Carnet 1872

A TRAVERS CES LEVRES NOUVELLES

[En exergue, une citation de A celle qui est trop gaie de Charles Baudelaire]

Le gardien de la paix arriva en traînant les pieds. La ruelle était à peine éclairée par un grand lampadaire dont les becs de gaz projetaient en sifflant une lueur timide, donnant à ses favoris et à sa moustache des allures fauves.

L’église Saint-Sulpice sonna deux heures dans le lointain.

Essoufflé, quoique jeune, Ragon déplaça son grand corps de plus de deux cents livres avec l’impression d’être un albatros dont on aurait rogné les ailes. Les pavés mal équarris butaient sur ses gros godillots, comme pour l’empêcher d’avancer. On lui disait souvent par plaisanterie qu’il ressemblait à une colonne Morris habillée en sergent de ville.

Il se tourna vers son collègue, gardien comme lui du sixième arrondissement, sous-brigade du quartier Saint-Sulpice.

_ C’est bien là, Zehnacker ?

Ce dernier ressemblait à une momie. Il plissa les yeux pour toute réponse, manifestement habitué à côtoyer des cadavres. Ragon l’enviait presque en ces instants.

_ Rue du Canivet. C’est là.

Zehnacker pénétra dans l’ombre sans une hésitation. Un corps blanc s’y étendait. Ragon resta à bonne distance, comme pris d’une crainte religieuse.

_ Eh bien, Ragon, vous avez peur des morts ? Souvenez-vous de l’armée…

La débâcle de Sedan les avait entraînés sur les routes, passant à travers des monceaux de charognes puantes. Il y avait des chevaux au ventre ouvert, déployant des chapelets d’intestins violacés. Et les soldats qui formaient à la terre un manteau tant ils étaient nombreux à gésir sur le sol.

Même si les massacres de la Commune l’avaient ravivé, le passé disparaissaient peu à peu dans l’oubli, fort heureusement, ne laissant qu’une vague impression de tristesse.

Il se consolait en songeant que seuls les hommes tombaient sur le champ de bataille. Mais cette nuit, la victime était une femme. Ce constat sapait toutes ses défenses, sa vision réduite du monde. Plus que sur l’enfance, qu’il savait âpre et terrible, il avait rejeté sur la gent féminine toute la douceur et l’innocence.

On ne tuait pas les anges.

Feuillets de Cuivre, de Fabien Clavel, ActuSF, 2021 (réédition)
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Premières lignes #14

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Un mois s’est écoulé depuis la dernière fois où je présentais un titre par ses premières lignes, manque de temps pour lire et pour écrire sont essentiellement la raison de ce long silence. Aujourd’hui, je reviens vous présenter un roman jeunesse, un conte pour enfants, écrit par JK Rowling, un roman que je lis à voix haute à mes filles, trop contentes de renouer avec ce moment d’échange, de partage qui nous a fait défaut depuis trop longtemps. C’est donc avec beaucoup de plaisir que je partage avec vous les premières lignes de Jack et la grande aventure du Cochon de Noël. Un roman qui par ailleurs prend tout son sens à cette époque de l’Avent.

***

1

Lo Cochon

Lo Cochon était un petit cochon en peluche fabriqué dans un tissu-éponge semblable à celui d’une serviette de toilette. Son ventre était rempli de billes en plastique, et on pouvait ainsi s’amuser à le lancer sans l’abîmer. Ses petites pattes toutes douces étaient exactement de la bonne taille pour essuyer une larme. Quand Jack, son propriétaire, était encore bébé, il s’endormait chaque soir avec une oreille de Lo Cochon dans sa bouche.

Il s’appelait Lo Cochon parce que Jack, quand il avait commencé à parler, disait « lo cochon » au lieu de « le cochon ». Lorsqu’il était tout neuf, Lo Cochon était d’une couleur rose saumon, avec de petits yeux en plastique brillant, mais Jack ne se souvenait pas de l’avoir connu ainsi. Pour lui, Lo Cochon avait toujours été tel qu’il le voyait aujourd’hui : grisâtre et délavé, avec une oreille toute raide à force d’avoir été sucée? Au bout d’un moment, les yeux de Lo Cochon s’étaient détachés, laissant deux trous minuscules, mais la maman de Jack, qui était infirmière, avait remplacé les deux perles de plastique par deux petits boutons. Quand Jack revint de la crèche cet après-midi-là, Lo Cochon était allongé sur la table de la cuisine, enveloppé dans une écharpe de laine, attendant que Jack lui enlève le bandage qui lui recouvrait les yeux. Maman lui avait même rédigé une fiche de soins : « LC Jones. Opération boutons. Chirurgien : maman. »

Après son opération des yeux, tout le monde se mit à appeler Lo Cochon LC en guise de diminutif. […]

Jack et la grande aventure du Cochon de Noël, de JK Rowling, Gallimard jeunesse, 2021.
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Premières lignes #13

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Après plusieurs semaines sans nouvelles, je reviens vous présenter une de mes (trop nombreuses) lectures en cours. Un troisième volet qui vient clore une série que j’aime tout particulièrement, Steam Sailors. Un roman d’aventures et de pirates ambiance steampunk qui se dévore sans limite.

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PROLOGUE

Beaucoup d’histoires naissent au creux du soir, dans la chambre d’un enfant que l’on accompagne vers le sommeil. Elles abolissent les peurs, effacent les fantômes et taisent les chagrins sous le voile confortable de l’insouciance. Ces histoires du soir font le lit d’une nuit paisible, qui laissera le rêveur repu d’un sommeil sans terreur.

L’histoire qui est contée ici n’en fait pas partie. Elle appartient à ces crépuscules d’hiver, où l’obscurité tombe subitement en engloutissant la chaleur de l’espoir, tandis que jaillissent les angoisses surnaturelles.

Le capitaine Elliot Vanstorm n’avait jamais aimé ces jours d’hiver. Il exécrait le froid humide qui faisait geler les gréements. Il s’irritait de voir la nuit chasser le jour, le soleil à peine levé. Il détestait l’apathie qui s’abattait sur ses équipages qui, dès cinq heures de l’après-midi, reléguaient leurs tâches aux quarts suivants.

En ce matin glacial, le jeune officier devait prendre garde à ne pas glisser sur les dalles de marbre scintillantes de givre, tandis qu’il traversait le parvis du Congrés de Port-Regal. Mais plus encore que le froid, c’était l’attroupement qu’il apercevait devant les portes du bâtiment qui assombrissait son humeur.

Depuis quelques semaines, les grilles de l’amirauté et autres lieux emblématiques du pouvoir subissaient le siège de toutes sortes de journalistes, les pires spécimens de parasites qui soient aux yeux du capitaine Vanstorm.

Tous ces noircisseurs de papiers à sensations ne faisaient qu’aggraver la crise que traversait le pouvoir régalien, en multipliant les articles sur le scandale qui secouait l’empire. Plusieurs fois en quelques mois, la flotte royale avait été tenue en échec par un navire pirate, malgré les coûteux moyens engagés pour le neutraliser. Comme si cela ne suffisait pas, l’impunité avec laquelle L’Héliotrope continuait à commettre ses méfaits avait encouragé un regain de force de la piraterie, et l’amirauté ne savait plus où donner de la tête.

La situation était devenue particulièrement critique lorsque les pirates de l’Héliotrope avaient détruit […]

Steam Sailors, tome 3. Le Passeur d’âmes de Ellie S. Green, éditions Gulf Stream, 2021.

De sombres nouvelles du monde extérieur sont parvenues jusqu’à la Cité Impossible, refuge de L’Héliotrope et de son équipage. La Désolation annoncée est en marche. C’est donc désormais un enseignement accéléré que suivent Prudence, Hilisbeth et Guifred auprès d’Ozymandias. Ce dernier révèle qu’il leur faut se rendre au Tartare, berceau de la magie originelle, s’ils veulent être de taille pour affronter le chaos à venir. Une nouvelle mission se dessine donc pour les trois apprentis alchimistes : mettre la main sur la carte du Passeur d’âmes, seul moyen de parvenir jusqu’à ce lieu légendaire. Pendant ce temps, l’ancien commandant de la flotte royale et ennemi juré des pirates, désormais allié au Bas-Monde, a formé une immense armée volante dans l’intention de prendre le pouvoir du ciel…

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Premières lignes #12

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, j’ai choisi de mettre en avant un roman que j’ai apprécié et dont je publierai une critique demain. Sélectionné pour le Prix Vendredi 2021, ce court roman d’à peine plus de cent pages m’a séduite par sa forme et sa palette de personnages féminins.

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la Brodeuse

Une nuit de lune rousse, au pays des volcans assoupis. Nuit de tempête, un vent fou hurle comme les loups !

Gallou la Brodeuse est chez elle, dans sa maison de lave noire, encerclée par les bois ; elle achève son ouvrage, devant un feu.

Elle frissonne, en tirant les fils d’or, écoute les arbres se tordre et gémir, et la pluie fracasser les volets.

_ Un temps à ne pas mettre une loutre dehors !

Elle rajuste sa pelisse et jette une bûche dans le feu.

Rrrou, la chatte, se roule en boule sur son coussin.

Une gerbe d’étincelles jaillit et la force à reculer.

Feu, la salamandre, qui dort dans la braise, darde sa langue de flamme.

Soudain, on gratte à la porte.

_ Ai-je rêvé ? se demande la Brodeuse à voix haute…

Vivant seule, elle aime se parler à elle-même.

Le grattement a cessé ; Era, la chienne, court vers la porte en gémissant. Sur son perchoir, Athéna la chouette, hulule, réveillée par toute cette agitation.

_ Allons voir…

Gallou se lève, une lampe-tempête à la main, et ouvre la porte à grand-peine : le vent jette des seaux de pluie glacée sur le bois.

La Brodeuse scrute la nuit, lève la lueur vacillante…

Elle ne voit rien.

Elle s’apprête à fermer la porte lorsqu’elle distingue une ombre à ses pieds. Croit voir une bête blessée.

Elle se penche : une forme, pelotonnée, roulée en boule dans une cape noyée par la pluie. Era se précipite et flaire.

Gallou pose la lampe, soulève la capuche, dégage un buisson de cheveux roux, un petit visage livide apparaît.

Elle se penche, entrouvre la cape, dévoile un ventre rond comme la lune…

La Sourcière d’Elise Fontenaille, Rouergue, 2021.
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Premières lignes #11

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, je vous présente ma lecture en cours, un roman japonais qui prend la forme de quatre histoires qui se déroulent dans un même lieu, un café mystérieux sur lequel circulent des légendes. La plus connue raconte qu’en buvant un café, on peut voyager dans le passé.

***

1

Les amoureux

_ Bon, il faut que j’y aille…, bredouilla l’homme à voix basse, avant de se lever et d’attraper sa valise à roulettes.

_ Quoi ?

La femme le regarda avec une grimace incrédule. Il n’avait pas parlé un seul instant de séparation, mais si le petit ami avec qui vous sortez depuis trois ans vous donne rendez-vous sous prétexte qu’il a « quelque chose d’important à vous dire », vous annonce de but en blanc qu’il part aux Etats-Unis pour son travail et que ce départ a lieu dans quelques heures, pas besoin d’entendre : « Il faut qu’on se sépare » pour deviner que ce « quelque chose d’important » est l’annonce d’une séparation. Même si vous aviez espéré qu’il s’agirait d’une demande en mariage.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? marmonna l’homme en évitant de regarder la femme dans les yeux.

Elle prit le ton inquisiteur qu’il avait en horreur :

_ Tu peux m’expliquer ?

Le café où ils discutaient était en sous-sol, sans fenêtres. L’éclairage se réduisait à six lampes à abat-jour suspendues au plafond et à une applique murale près de l’entrée. Seule une horloge aurait permis de distinguer le jour de la nuit dans ce lieu constamment teinté d’une couleur sépia.

Mais les aiguilles des trois grandes horloges murales anciennes qui trônaient là indiquaient chacune une heure différente. Les clients qui entraient dans le café pour la première fois ignoraient si c’était délibéré ou si elles étaient déréglées, ils en étaient donc réduits à consulter leur propre montre.

L’homme ne fit pas exception à la règle et vérifia l’heure, avant de faire la moue en se grattant le sourcil droit.

_ Ah, tu viens de faire la tête qui dit : « Quelle chieuse, celle-là », observa-t-elle d’un air exagérément offensé.

_ Mais non.

_ Mais si!

Elle se refusait à lui tendre la moindre perche. Il fit de nouveau la moue, détourna les yeux et garda le silence.

Agacée, elle le fusilla du regard.

_ Tu attends que ce soit moi qui le dise, c’est ça?

Puis elle tendit le main vers sa tasse de café froid. Il n’avait plus qu’un goût de liquide sucré, ce qui la déprima davantage.

L’homme consulta de nouveau sa montre. Avec le temps qui restait avant l’embarquement, il ne devait sans doute pas tarder à partir, et il se grattait le sourcil droit avec nervosité. Elle remarqua son agitation, en fut irritée et posa son café avec fureur. Tasse et soucoupe tintèrent bruyamment et le firent sursauter.

Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi, Albin Michel, 2021.
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Premières lignes #10

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un roman dont je vous ai parlé plus tôt, une dystopie féministe qui saura séduire par son écriture visuelle immersive, sa construction narrative intelligente et ses personnages de caractères. Villa Anima de Mathilde Maras.

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CHAPITRE 1

La coquille se fendille

Les bottines de la jeune fille claquaient dans les flaques tandis qu’elle empruntait la rue des meuniers. Traversant d’un pas énergique la chaussée, elle fit un bond de côté pour éviter un cavalier et s’engagea dans l’artère principale du village.

Balançant l’ourlet de sa robe, le pied agile, elle descendit du trottoir, se glissa dans une venelle et poussa la porte de la maisonnette ouvrière qu’elle partageait avec ses parents et ses deux sœurs. Leur logis ne payait pas de mine, mais elles avaient un toit sur la tête et des murs solides pour les protéger des assauts venteux de ce début d’automne. Le moellonnage apparent et les pavés défoncés lui donnaient quelques fois le sentiment de vivre dans une arrière-boutique.

Magdalène poussa le fragile panneau de bois, le referma, repoussa les torchons qui obstruaient le pas de la porte. Tous les moyens étaient bons pour se défendre du froid qui s’insinuait dans chaque interstice. Ils avaient fait réparer dans chaque interstice. Ils avaient fait réparer la charpente et la toiture l’année dernière – toujours avec les moyens du bord, c’est-à-dire l’aide de leurs voisins directs -, les bardages et châssis attendraient encore.

_ Bonjour, maman

Son étreinte chassa les dernières bribes d’automne de l’esprit de Magda.

Son père, Henrik, avait quitté la maison des semaines plus tôt, envoyé sur un chantier à l’extrême nord de l’empire.

_ Je t’ai apporté ça.

L’adolescente posa un sac de toile qu’elle portait en bandoulière sur la table de la cuisine, dont chaque pied provenait d’un meuble différent. Elle défit le nœud qui le retenait et présenta à sa mère les fruits de sa cueillette, l’équivalent de trois pleines poignées de champignons des bois.

_ Tu en as trouvé beaucoup, apprécia sa mère en commençant déjà à les trier.

Magda acquiesça, puis elle s’enquit de ses sœurs :

_ Paula et Chiara sont déjà la?

_ Oui, elles sont dans la chambre.

Aussitôt mentionnée, Chiara appelé vivement son aînée depuis la cage d’escalier.

_ S’teu plaît, Mag, vient m’aider!

_ Je viens, je viens, soupira la principale intéressée.

De quatre ans sa cadette, Chiara l’attendait de pied ferme en haut des marches. Magda se débarrassa de son châle qu’elle laissa choir sur la rampe d’escalier.

_ Je suis là, arrête de crier.

_ Il y a encore des mouches dans la chambre et j’arrive pas à les attraper, expliqua Chiara.

L’adolescente dépassa sa petite sœur, avec laquelle elle partageait les mêmes cheveux noir de jais, la même carnation ensoleillée qui lui valaient les regards réprobateurs de ses camarades de classe et des professeurs. Leur mère, Cassia, n’était pas originaire des provinces d’Eau-Forte. Elle avait rencontré leur père loin au sud, là où le soleil vous réchauffait toute l’année, où les rues étaient parcourues de chansons et où les légumes des maraîchers brillaient tant qu’on s’y mirait.

Magda conservait peu de souvenirs d’Hélionne, la villa australe qui l’avait vue naître. Le soleil radieux et l’air parfumé à l’iode marin ne suffisant pas à remédier à la pauvreté ni à la menace de famine, son travail terminé, son père les emmena chez lui. A Eau-Noire, village dans lequel ils vivaient encore aujourd’hui, Magda avait découvert le froid caverneux du Nord, l’humidité et la domination des visages pâles.

Villa Anima de Mathilde Maras, GulfStream, 2021.
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Premières lignes #8

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Après avoir lu d’un trait La ferme des animaux de George Orwell, je m’attaque à son autre roman célèbre, 1984. En voici les premières lignes.

***

PREMIERE PARTIE

1

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour éviter que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. A l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était cloué au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. A chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascendeur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

1984, de George Orwell, folio sf, 2021