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Premières lignes #13

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Après plusieurs semaines sans nouvelles, je reviens vous présenter une de mes (trop nombreuses) lectures en cours. Un troisième volet qui vient clore une série que j’aime tout particulièrement, Steam Sailors. Un roman d’aventures et de pirates ambiance steampunk qui se dévore sans limite.

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PROLOGUE

Beaucoup d’histoires naissent au creux du soir, dans la chambre d’un enfant que l’on accompagne vers le sommeil. Elles abolissent les peurs, effacent les fantômes et taisent les chagrins sous le voile confortable de l’insouciance. Ces histoires du soir font le lit d’une nuit paisible, qui laissera le rêveur repu d’un sommeil sans terreur.

L’histoire qui est contée ici n’en fait pas partie. Elle appartient à ces crépuscules d’hiver, où l’obscurité tombe subitement en engloutissant la chaleur de l’espoir, tandis que jaillissent les angoisses surnaturelles.

Le capitaine Elliot Vanstorm n’avait jamais aimé ces jours d’hiver. Il exécrait le froid humide qui faisait geler les gréements. Il s’irritait de voir la nuit chasser le jour, le soleil à peine levé. Il détestait l’apathie qui s’abattait sur ses équipages qui, dès cinq heures de l’après-midi, reléguaient leurs tâches aux quarts suivants.

En ce matin glacial, le jeune officier devait prendre garde à ne pas glisser sur les dalles de marbre scintillantes de givre, tandis qu’il traversait le parvis du Congrés de Port-Regal. Mais plus encore que le froid, c’était l’attroupement qu’il apercevait devant les portes du bâtiment qui assombrissait son humeur.

Depuis quelques semaines, les grilles de l’amirauté et autres lieux emblématiques du pouvoir subissaient le siège de toutes sortes de journalistes, les pires spécimens de parasites qui soient aux yeux du capitaine Vanstorm.

Tous ces noircisseurs de papiers à sensations ne faisaient qu’aggraver la crise que traversait le pouvoir régalien, en multipliant les articles sur le scandale qui secouait l’empire. Plusieurs fois en quelques mois, la flotte royale avait été tenue en échec par un navire pirate, malgré les coûteux moyens engagés pour le neutraliser. Comme si cela ne suffisait pas, l’impunité avec laquelle L’Héliotrope continuait à commettre ses méfaits avait encouragé un regain de force de la piraterie, et l’amirauté ne savait plus où donner de la tête.

La situation était devenue particulièrement critique lorsque les pirates de l’Héliotrope avaient détruit […]

Steam Sailors, tome 3. Le Passeur d’âmes de Ellie S. Green, éditions Gulf Stream, 2021.

De sombres nouvelles du monde extérieur sont parvenues jusqu’à la Cité Impossible, refuge de L’Héliotrope et de son équipage. La Désolation annoncée est en marche. C’est donc désormais un enseignement accéléré que suivent Prudence, Hilisbeth et Guifred auprès d’Ozymandias. Ce dernier révèle qu’il leur faut se rendre au Tartare, berceau de la magie originelle, s’ils veulent être de taille pour affronter le chaos à venir. Une nouvelle mission se dessine donc pour les trois apprentis alchimistes : mettre la main sur la carte du Passeur d’âmes, seul moyen de parvenir jusqu’à ce lieu légendaire. Pendant ce temps, l’ancien commandant de la flotte royale et ennemi juré des pirates, désormais allié au Bas-Monde, a formé une immense armée volante dans l’intention de prendre le pouvoir du ciel…

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Premières lignes #12

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, j’ai choisi de mettre en avant un roman que j’ai apprécié et dont je publierai une critique demain. Sélectionné pour le Prix Vendredi 2021, ce court roman d’à peine plus de cent pages m’a séduite par sa forme et sa palette de personnages féminins.

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la Brodeuse

Une nuit de lune rousse, au pays des volcans assoupis. Nuit de tempête, un vent fou hurle comme les loups !

Gallou la Brodeuse est chez elle, dans sa maison de lave noire, encerclée par les bois ; elle achève son ouvrage, devant un feu.

Elle frissonne, en tirant les fils d’or, écoute les arbres se tordre et gémir, et la pluie fracasser les volets.

_ Un temps à ne pas mettre une loutre dehors !

Elle rajuste sa pelisse et jette une bûche dans le feu.

Rrrou, la chatte, se roule en boule sur son coussin.

Une gerbe d’étincelles jaillit et la force à reculer.

Feu, la salamandre, qui dort dans la braise, darde sa langue de flamme.

Soudain, on gratte à la porte.

_ Ai-je rêvé ? se demande la Brodeuse à voix haute…

Vivant seule, elle aime se parler à elle-même.

Le grattement a cessé ; Era, la chienne, court vers la porte en gémissant. Sur son perchoir, Athéna la chouette, hulule, réveillée par toute cette agitation.

_ Allons voir…

Gallou se lève, une lampe-tempête à la main, et ouvre la porte à grand-peine : le vent jette des seaux de pluie glacée sur le bois.

La Brodeuse scrute la nuit, lève la lueur vacillante…

Elle ne voit rien.

Elle s’apprête à fermer la porte lorsqu’elle distingue une ombre à ses pieds. Croit voir une bête blessée.

Elle se penche : une forme, pelotonnée, roulée en boule dans une cape noyée par la pluie. Era se précipite et flaire.

Gallou pose la lampe, soulève la capuche, dégage un buisson de cheveux roux, un petit visage livide apparaît.

Elle se penche, entrouvre la cape, dévoile un ventre rond comme la lune…

La Sourcière d’Elise Fontenaille, Rouergue, 2021.
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Premières lignes #11

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, je vous présente ma lecture en cours, un roman japonais qui prend la forme de quatre histoires qui se déroulent dans un même lieu, un café mystérieux sur lequel circulent des légendes. La plus connue raconte qu’en buvant un café, on peut voyager dans le passé.

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1

Les amoureux

_ Bon, il faut que j’y aille…, bredouilla l’homme à voix basse, avant de se lever et d’attraper sa valise à roulettes.

_ Quoi ?

La femme le regarda avec une grimace incrédule. Il n’avait pas parlé un seul instant de séparation, mais si le petit ami avec qui vous sortez depuis trois ans vous donne rendez-vous sous prétexte qu’il a « quelque chose d’important à vous dire », vous annonce de but en blanc qu’il part aux Etats-Unis pour son travail et que ce départ a lieu dans quelques heures, pas besoin d’entendre : « Il faut qu’on se sépare » pour deviner que ce « quelque chose d’important » est l’annonce d’une séparation. Même si vous aviez espéré qu’il s’agirait d’une demande en mariage.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? marmonna l’homme en évitant de regarder la femme dans les yeux.

Elle prit le ton inquisiteur qu’il avait en horreur :

_ Tu peux m’expliquer ?

Le café où ils discutaient était en sous-sol, sans fenêtres. L’éclairage se réduisait à six lampes à abat-jour suspendues au plafond et à une applique murale près de l’entrée. Seule une horloge aurait permis de distinguer le jour de la nuit dans ce lieu constamment teinté d’une couleur sépia.

Mais les aiguilles des trois grandes horloges murales anciennes qui trônaient là indiquaient chacune une heure différente. Les clients qui entraient dans le café pour la première fois ignoraient si c’était délibéré ou si elles étaient déréglées, ils en étaient donc réduits à consulter leur propre montre.

L’homme ne fit pas exception à la règle et vérifia l’heure, avant de faire la moue en se grattant le sourcil droit.

_ Ah, tu viens de faire la tête qui dit : « Quelle chieuse, celle-là », observa-t-elle d’un air exagérément offensé.

_ Mais non.

_ Mais si!

Elle se refusait à lui tendre la moindre perche. Il fit de nouveau la moue, détourna les yeux et garda le silence.

Agacée, elle le fusilla du regard.

_ Tu attends que ce soit moi qui le dise, c’est ça?

Puis elle tendit le main vers sa tasse de café froid. Il n’avait plus qu’un goût de liquide sucré, ce qui la déprima davantage.

L’homme consulta de nouveau sa montre. Avec le temps qui restait avant l’embarquement, il ne devait sans doute pas tarder à partir, et il se grattait le sourcil droit avec nervosité. Elle remarqua son agitation, en fut irritée et posa son café avec fureur. Tasse et soucoupe tintèrent bruyamment et le firent sursauter.

Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi, Albin Michel, 2021.
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Premières lignes #10

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un roman dont je vous ai parlé plus tôt, une dystopie féministe qui saura séduire par son écriture visuelle immersive, sa construction narrative intelligente et ses personnages de caractères. Villa Anima de Mathilde Maras.

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CHAPITRE 1

La coquille se fendille

Les bottines de la jeune fille claquaient dans les flaques tandis qu’elle empruntait la rue des meuniers. Traversant d’un pas énergique la chaussée, elle fit un bond de côté pour éviter un cavalier et s’engagea dans l’artère principale du village.

Balançant l’ourlet de sa robe, le pied agile, elle descendit du trottoir, se glissa dans une venelle et poussa la porte de la maisonnette ouvrière qu’elle partageait avec ses parents et ses deux sœurs. Leur logis ne payait pas de mine, mais elles avaient un toit sur la tête et des murs solides pour les protéger des assauts venteux de ce début d’automne. Le moellonnage apparent et les pavés défoncés lui donnaient quelques fois le sentiment de vivre dans une arrière-boutique.

Magdalène poussa le fragile panneau de bois, le referma, repoussa les torchons qui obstruaient le pas de la porte. Tous les moyens étaient bons pour se défendre du froid qui s’insinuait dans chaque interstice. Ils avaient fait réparer dans chaque interstice. Ils avaient fait réparer la charpente et la toiture l’année dernière – toujours avec les moyens du bord, c’est-à-dire l’aide de leurs voisins directs -, les bardages et châssis attendraient encore.

_ Bonjour, maman

Son étreinte chassa les dernières bribes d’automne de l’esprit de Magda.

Son père, Henrik, avait quitté la maison des semaines plus tôt, envoyé sur un chantier à l’extrême nord de l’empire.

_ Je t’ai apporté ça.

L’adolescente posa un sac de toile qu’elle portait en bandoulière sur la table de la cuisine, dont chaque pied provenait d’un meuble différent. Elle défit le nœud qui le retenait et présenta à sa mère les fruits de sa cueillette, l’équivalent de trois pleines poignées de champignons des bois.

_ Tu en as trouvé beaucoup, apprécia sa mère en commençant déjà à les trier.

Magda acquiesça, puis elle s’enquit de ses sœurs :

_ Paula et Chiara sont déjà la?

_ Oui, elles sont dans la chambre.

Aussitôt mentionnée, Chiara appelé vivement son aînée depuis la cage d’escalier.

_ S’teu plaît, Mag, vient m’aider!

_ Je viens, je viens, soupira la principale intéressée.

De quatre ans sa cadette, Chiara l’attendait de pied ferme en haut des marches. Magda se débarrassa de son châle qu’elle laissa choir sur la rampe d’escalier.

_ Je suis là, arrête de crier.

_ Il y a encore des mouches dans la chambre et j’arrive pas à les attraper, expliqua Chiara.

L’adolescente dépassa sa petite sœur, avec laquelle elle partageait les mêmes cheveux noir de jais, la même carnation ensoleillée qui lui valaient les regards réprobateurs de ses camarades de classe et des professeurs. Leur mère, Cassia, n’était pas originaire des provinces d’Eau-Forte. Elle avait rencontré leur père loin au sud, là où le soleil vous réchauffait toute l’année, où les rues étaient parcourues de chansons et où les légumes des maraîchers brillaient tant qu’on s’y mirait.

Magda conservait peu de souvenirs d’Hélionne, la villa australe qui l’avait vue naître. Le soleil radieux et l’air parfumé à l’iode marin ne suffisant pas à remédier à la pauvreté ni à la menace de famine, son travail terminé, son père les emmena chez lui. A Eau-Noire, village dans lequel ils vivaient encore aujourd’hui, Magda avait découvert le froid caverneux du Nord, l’humidité et la domination des visages pâles.

Villa Anima de Mathilde Maras, GulfStream, 2021.
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Premières lignes #8

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Après avoir lu d’un trait La ferme des animaux de George Orwell, je m’attaque à son autre roman célèbre, 1984. En voici les premières lignes.

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PREMIERE PARTIE

1

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour éviter que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. A l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était cloué au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. A chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascendeur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

1984, de George Orwell, folio sf, 2021

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Premières lignes #7

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, j’ai choisi d’écrire les premières lignes de ma prochaine lecture, La ferme des animaux de George Orwell. Publié en 1945, ce court roman dénonce le régime soviétique de l’époque sous la forme d’une fable animalière.

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1

M. Jones, de la ferme du manoir, avait certes poussé le verrou des portes du poulailler pour la nuit mais il était trop saoul pour se rappeler qu’il fallait aussi fermer les trappes. Le halo de sa lanterne oscillant dans un sens puis dans l’autre, il traversa la cour en titubant, se débarrassa de ses bottes à coups de pied, dans l’entrée de l’arrière-cuisine, tira au tonneau un dernier verre de bière et trouva son chemin jusqu’au lit où Mme Jones ronflait déjà.

A peine la lumière de la chambre fut-elle éteinte qu’une agitation, des bruissements d’ailes, se répandirent dans les bâtiments de la ferme. Toute la journée, on s’était donné le mot : Major l’Ancien, un Middle White autrefois primé, avait fait, la nuit précédente, un rêve étrange dont il voulait informer les autres animaux. Il avait été convenu qu’ils se retrouveraient tous dans la vieille grange, dès que M. Jones aurait laissé la voie libre. Major l’Ancien – c’est comme ça comme l’appelait, bien qu’il eût concouru sous le nom de Willingdon Beauty – était si respecté dans la ferme que tout le monde acceptait volontiers de perdre une heure de sommeil pour entendre ce qu’il avait à dire.

A l’autre bout de la grande, sur une sorte de tribune surélevée, Major était prêt, confortablement installé sur son lit de paille qu’éclairait une lanterne accroché à une poutre. Il avait douze ans et, depuis peu, il avait pris de l’embonpoint, mais c’était un cochon qui avait encore l’air sage, noble et bienveillant, bien qu’on ne lui eut jamais limé les canines.

La ferme des animaux de George Orwell, Le livre de poche jeunesse, 2021.
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Premières lignes #6

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine je vous propose de partir sur l’Île-du-Prince-Edouard, au large du Canada, à la rencontre d’une jeune fille romantique et fleur bleue qui a un don pour l’amitié.

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1 Un voisin en colère

Une grande et mince jeune fille de seize ans et demi, aux yeux gris sérieux et à la chevelure que ses amis qualifiaient d’auburn, était assises par une belle fin d’après-midi d’août sur le large seuil de grès rouge d’une ferme de l’Île-du-Prince-Edouard, bien décidée à traduire quelques vers de Virgile.

Mais une après-midi d’août, avec les brumes bleutées voilant les pentes à moissonner, les murmures d’elfes du vent léger dans les peupliers et la splendeur dansante des coquelicots enflammés devant le sombre bosquet de jeunes pins au coin du verger, incitait plus à la rêverie qu’à la pratique des langues mortes. Le volume de Virgile glissa au sol, et Anne, le menton calé sur ses doigts croisés, les yeux fixés sur la splendide masse duveteuse des nuages qui s’amoncelaient au-dessus de la maison de Monsieur Harrison, était loin, dans un monde délicieux, où une certaine institutrice faisait un travail merveilleux, façonnant le destin de futurs hommes d’Etat et insufflant de hautes et nobles ambitions dans le cœur et l’esprit des jeunes gens.

Il est vrai que, si on regardait la réalité en face – ce qu’Anne, il faut l’avouer, faisait rarement à moins d’y être obligée -, il semblait peu probable que l’école d’Avonlea recèle vraiment de futurs talents; mais qui sait ce qui peut arriver lorsqu’une institutrice use de son influence pour faire le bien? Anne avait certains grands idéaux sur ce qu’une enseignante pouvait accomplir, à condition de bien s’y prendre ; et elle était au beau milieu d’une scène délectable où, quarante ans plus tard, une personnalité – les raisons de se célébrité restaient floues mais Anne se serait bien plu à la voir présider à l’Université ou Premier Ministre du Canada – se courbait sur sa vieille main fripée, et lui affirmait que c’était elle qui avait en tout premier éveillé ses ambitions, et que tous les succès de son existence étaient dus aux leçons qu’Anne lui avait dispensées il y a si longtemps à l’école d’Avonlea. Mais cette plaisante vision vola en éclat de la plus déplaisante façon.

Anne d’Avonlea de Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture, 2021.
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Premières lignes #5

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un récit féministe qui fut un gros coup de cœur pour Gabrielle et moi lors de notre lecture il y a quelques mois.

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Personne ne parle de l’année de grâce.

C’est interdit.

Nous aurions soi-disant le pouvoir d’attirer les hommes hors de leurs lits, d’ensorceler les garçons et de rendre les épouses folles de jalousie. Notre peau dégagerait un aphrodisiaque puissant, l’essence pure de la jeune fille, de la femme en devenir. C’est pourquoi nous sommes bannies l’année de nos seize ans : notre magie doit se dissiper dans la nature afin que nous puissions réintégrer la communauté.

Pourtant, je ne me sens pas magique.

Ni puissante.

Personne n’a le droit d’évoquer l’année de grâce, mais cela ne m’a pas empêchée de chercher des indices.

Un lapsus entre deux amants dans la prairie, une effrayante histoire du soir aux échos par trop réalistes, des coups d’œil furtifs pendant des échanges d’amabilités au marché. Sans que jamais les femmes ne trahissent leurs secrets.

L’année de grâce de Kim Liggett, Casterman, 2020.

Retrouver mon avis complet ICI.

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Premières lignes #4

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un récit que je lis dans le cadre du Prix UNICEF de littérature Jeunesse 2021 et dans la cadre du Prix des Ados libre2lire.

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LEVER DE RIDEAU

Le monde est petit.

Tout petit.

Il y a presque un siècle, un écrivain hongrois a imaginé dans l’une de ses nouvelles qu’une personne sur la planète peut-être reliée à n’importe quelle autre par une chaîne de six relations individuelles. La « théorie des six degrés de séparation », il a appelé ça. Imaginez un instant, imaginez-vous, en train de tenir la main d’un proche ou même d’une vague connaissance qui elle-même tient la main d’un de ses amis que vous n’avez jamais croisé, et ainsi de suite jusqu’à former une chaîne de six personnes. On pourrait relier l’humanité entière, comme ça, à partir de vous. Quels que soient la famille ou le pays dans lesquels on est né, quel que soit le métier que l’on exerce, quels que soient nos rêves, nos peurs, nos fantasmes, que l’on passe notre vie sans bouger de notre village natal ou que l’on parcoure le monde, chacun d’entre nous peut être connecté à n’importe qui en six petites étapes, de personne à personne.

Alors bien sûr, cet écrivain hongrois – Frigyes Karinthy, si vous voulez tout savoir – n’avait pas les moyens techniques de prouver sa jolie théorie en 1929. Et puis je ne suis pas sûr que ça l’intéressait. C’était un poète, comme moi, et les poètes préfèrent souvent le labyrinthe mouvant des rêveries à l’exactitude des données.

A quoi rêvent les étoiles de Manon Fargetton, Gallimard jeunesse, 2020.
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Premières lignes #2

Sur une idée originale de Ma Lecturothèque, Premières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un classique que je lis avec Gabrielle en lecture à deux voix.

Publié en 1954, Sa majesté des mouches de William Golding traite de l’organisation sociale, du pouvoir et de la loi au travers d’un groupe de garçons échoués sur une île déserte du Pacifique durant la Seconde Guerre Mondiale. Alors qu’ils tentent de survivre en reproduisant les schémas sociaux de leur vie en Angleterre, l’insécurité et les tensions fragilisent le groupe et laissent peu à peu place à la violence et la sauvagerie.

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1

L’appel de la conque

Le garçon blond descendit les derniers rochers et se dirigea vers la lagune en regardant où il posait les pieds. Il tenait à la main son tricot de collège qui traînait par terre; sa chemise grise adhérait à sa peau et ses cheveux lui collaient au front. Autour de lui, la profonde déchirure de la jungle formait comme un bain de vapeur. Il s’agrippait péniblement aux lianes et aux troncs brisés, quand un oiseau, éclair rouge et jaune, jaillit vers le ciel avec un cri funèbre ; aussitôt, un autre cri lui fit écho :

_ Hé ! attends une minute, dit une voix.

La végétation à la limite de la déchirure frémit et mille gouttes de pluie s’égrenèrent sur le sol.

_ Attends un peu, répéta la voix, je suis accroché.

Le garçon blond s’arrêta et se débarrassa de ses chaussettes d’un geste machinal. L’espace d’une seconde, son geste évoqua le cœur de l’Angleterre et la jungle fut oubliée.

Sa Majesté des Mouches de William Golding, Folio junior, 336 pages, édition 2020.

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