rendez-vous hebdomadaire

Premières Lignes #30

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Pour ce nouveau rendez-vous, j’ai choisi de mettre en avant un conte philosophique reçu il y a quelques jours.

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Lundi

Je n’ai jamais bien compris pourquoi les gens n’aiment pas les lundis. Je n’ai jamais aimé les jugements gratuits non plus, faits à l’emporte-pièce. Les préjugés. On dit qu’il y a des jours qui valent moins que les autres, puis ont dit qu’il y a des sous-hommes, des sous-races. On vilipende le lundi, et puis on finit par vilipender les gens. Qu’ont de moins les lundis,, je vous le demande ? Molière disait, dans la bouche de Dom Juan, que les débuts ont des charmes inexprimables. Or, le lundi est le début de la semaine. C’est le moment où tout est encore possible, où tout reste à faire. La jeunesse, Dieu ce qu’on la regrette quand on arrive à l’hiver de notre vie, vous verre ça, et bien plus tôt que vous ne le pensez. Lorsqu’il n’y a plus rien à regarder au-dessus de notre épaule, tous ces souvenirs, ces regrets laissés derrière. Quand on est au lundi de notre vie, tout est à venir. Au lundi de notre vie, tiens, voilà que je continue à faire de la poésie.

Le plus beau lundi de ma vie tomba un mardi de Camille Andrea, Plon, 2022.
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Premières Lignes #29

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. En ce jour de Fête des Mères, je vous partage les premières lignes d’un roman offert.

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LADY FORTESCUE A LA RESCOUSSE

I

« C’est une triste vérité que même les grands hommes ont leurs parents pauvres.« 

CHARLES DICKENS

A l’époque du Prince Régent, en ce début de dix-neuvième siècle où la passion des jeux d’argent avait atteint des sommets insensés et où l’aristocratie dépensait et gaspillait sans compter, il y avait à Londres beaucoup de pauvres, des êtres pitoyables, affamés et en haillons.

Et c’était sans compter les pauvres invisibles et bien nés, victimes d’une misère refusant de dire son nom, des infortunés qui cachaient leur situation aux yeux de la bonne société en usant de mille stratagèmes.

Ceux d’entre eux qui vivaient à Londres y menaient une existence morne et solitaire, subsistant grâce à la charité de leurs nobles parents ou à une maigre rente issue d’une fiducie familiale. Une fois par an, on les sortait, on les dépoussiérait et on les transportait vers une prestigieuse demeure de campagne où ils observaient la plus grande discrétion dans l’espoir de ne pas se faire remarquer et de profiter le plus longtemps possible des repas réguliers et du chauffage. Mais venait toujours le moment où ils étaient réexpédiés avec armes et bagages à Londres, où ils recommençaient à grelotter avec dignité, le ventre vide. Ce qui les empêchait de se rapprocher et de s’entraider, c’était leur fierté.

Une petite fraction de cette horde misérable aurait rejoint les rangs de ses semblables, voués à mourir seuls et oubliés, sans ce mémorable jour de mai 1815 où la vieille lady Fortescue rencontra le colonel Sandhurst à Hyde Park.

Les Chroniques de Bond Street, tome 1 de M.C. Beaton, Albin Michel, 2022.
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Première Lignes #28

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Après une petite pause blog, je continue à piocher dans ma PAL pour ce rendez-vous hebdomadaire qui rythme la vie du blog. J’espère trouver le temps de travailler un peu plus sur le blog dans les jours à venir.

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PREMIERE PARTIE

1

Il y a six morts et un blessé ce jour-là. D’abord, Maman et Mamie. Puis un étudiant qui s’est précipité pour arrêter l’assaillant. Puis deux hommes d’une cinquantaine d’années qui se tenaient dans les premiers rangs de la parade de l’Armée du Salut, suivis d’une policier. Et enfin, l’assaillant lui-même. Il avait décidé d’être la dernière victime de son massacre maniaque. Il s’est poignardé en pleine poitrine avec force et, comme les autres victimes, il est mort avant l’arrivée des secours. J’ai observé toute la scène.

Debout, immobile, le regard impassible, comme d’habitude.

Amande, Won-Pyung Sohn, PKJ, 2022.
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Premières lignes #27

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Je continue à piocher dans ma PAL pour ce rendez-vous hebdomadaire qui rythme la vie du blog.

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PREMIERE PARTIE

1

Nous étions à l’étude, quand le proviseur entra, suivi d’un nouveau habillé en bourgeois et d’un garçon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se réveillèrent, et chacun se leva comme surpris dans on travail.

Le proviseur nous fit signe de nous rasseoir : puis, se tournant vers le maître d’études :

_ Monsieur Roger, lui dit-il à demi-voix, voici un élève que je vous recommande, il entre en cinquième. Si son travail et sa conduite sont méritoires, il passera dans les grands, où l’appelle son âge.

Resté dans l’angle, derrière la porte, si bien qu’on l’apercevait à peine, le nouveau était un gars de la campagne, d’une quinzaine d’années environ, et plus haut de taille qu’aucune de nous tous. Il avait les cheveux coupés droit sur le front, comme un chantre de village, l’air raisonnable et fort embarrassé. Quoiqu’il ne fût pas large des épaules, son habit-veste de drap vert à boutons noirs devait le gêner aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitués à être nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d’un pantalon jaunâtre très tiré par les bretelles. Il était chaussé de souliers forts, mal cirés, garnis de clous.

Madame, Bovary de Gustave Flaubert, illustré par Korrig’Anne, Tibert éditions, 2022.
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Premières lignes #26

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. N’ayant pas de nouveaux romans en cours, j’ai pioché dans ma PAL pour ce nouveau rendez-vous hebdomadaire et c’est le magnifique Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë illustré par Nathalie Novi que j’ai pris plaisir à sélectionner. Il y a fort à parier que cette lecture sera pour très bientôt.

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CHAPITRE 1

1801 – Je rentre à l’instant d’une visite à mon propriétaire, le seul voisin dont j’aurai à m’inquiéter. Ce pays est assurément magnifique ! Je ne crois pas que, dans toute l’Angleterre, j’aurais pu arrêter mon choix sur un lieu aussi complètement à l’écart de l’agitation du monde. Un véritable paradis de misanthrope… Et Mr. Heathcliff et moi sommes si bien faits pour nous partager ce désert ! Un gaillard merveilleux ! Il était loin d’imaginer la sympathie que j’éprouvai pour lui quand je vis son regard sombre s’abriter derrière ses sourcils avec tant de suspicion à l’approche de mon cheval, et ses doigts se réfugier avec une détermination jalouse plus profondément sous son gilet quand je déclinai mon identité.

« Mr. Heathcliff ? »

Pour toute réponse, un signe de tête.

« Mr. Lockwood, votre nouveau locataire. Je me fais un honneur de me présenter la plus vite possible après mon arrivée pour vous exprimer l’espoir de ne point vous avoir importuné par mon insistance à solliciter l’occupation de Thrushcross Grange? J’ai, hier, entendu dire que vous aviez envisagé…

_ Monsieur, Trushcross Grange m’appartient », dit-il avec une crispation douloureuse, sans me laisser finir. « Je ne permettrais à personne de m’importuner, si je pouvais l’en empêcher… Entrez ! »

Il prononça cet « entrez » qui signifiait clairement « allez au diable ! », sans desserrer les dents. […]

Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, illustré par Nathalie Novi, Tibert éditions, 2021.

Les Hauts de Hurlevent sont des terres balayées par les vents du nord. Une famille y vivait, heureuse, quand un jeune bohémien attira le malheur. Mr. Earnshaw avait adopté et aimé Heathcliff. Mais ses enfants l’ont méprisé. Cachant son amour pour Catherine, la fille de son bienfaiteur, Heathcliff prépare une vengeance diabolique. Il s’approprie la fortune de la famille et réduit les héritiers en esclavage. La malédiction pèsera sur toute la descendance jusqu’au jour où la fille de Catherine aimera à son tour un être misérable et fruste.

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Premières lignes #25

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. La sortie du deuxième tome de la série L’Agence Lovecraft de Jean-Luc Marcastel est un moment que j’attendais avec impatience, et j’ai été agréablement surprise de le trouver dans ma boîte aux lettres en rentrant de vacances. Mon cerveau était en mode repos complet et j’avais oublié attendre des Services Presses des éditions Gulf Stream. Cela a renforcé l’effet surprise et le plaisir de me lancer dans une nouvelle lecture.

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CHAPITRE 1

Yithien

La lumière, mordorée, mais avec une nuance déconcertante, filtrait à travers de hautes, très hautes fenêtres à la découpe bizarre, comme tout ici, dans cette bibliothèque, cette cité entière. Pas de place pour le chaos ni le moindre désordre. Tout obéissait à des règles strictes et codifiées. Un monde feutré, orthonormé, consacré à la connaissance et à l’étude, ainsi que cette architecture, aussi déroutante soit-elle… car elle n’avait pas été pensée pour un usage humain. Il suffisait, pour s’en convaincre, de regarder l’intérieur de ce gigantesque bâtiment dont les rayonnages débordant de loures volumes, les vitrines regorgeant d’artéfacts plus obscurs les uns que les autres, s’alignaient de loin en loin jusqu’à se perdre dans la brume à la teinte indéfinissable… Car ces rayonnages s’étendaient aussi bien horizontalement que verticalement. Sergueï ne pouvait donc savoir dans quel sens ils se trouvaient…

L’agence Lovecraft, Livre 2. Déesse de la Mort de Jean-Luc Marcastel, Gulf Stream, 2022.
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Premières lignes #24

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant une nouvelle qui aborde le sujet difficile du don d’organes. Un sujet étroitement lié à celui du deuil et de l’acceptation, un travail d’autant plus difficile que la personne sur le lit de mort est un jeune, un adolescent, un frère, un fils…

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Il suffirait qu’elle dise « oui ».

Son pouvoir est immense. Il tient en trois lettres…

Peut-être, ça ne décollerait pas ces putains de stickers. Des animaux sauvages qui ne te ressemblent pas, dans une chambre qui n’est même pas le tienne. Même décorée, une chambre d’hôpital reste une chambre d’hôpital. Alors, surement qu’on serait encore un petit peu plus perdues. Ou perdues pour de bon. Mais « o.u.i », ce serait ouvrir le fleuve qu’il nous faut traverser. Forcément.

Et maman ne dit pas « oui ».

Et on ne peut pas lui en vouloir.

Du temps. Elle veut du temps.

Quelques secondes encore de Thomas Scotto, Nathan, 2021.
rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #23

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, je mets un classique de la littérature anglaise à l’honneur. Un texte que je vais bientôt démarrer en lecture à voix haute pour Gabrielle, en lien avec l’étude du chapitre d’Histoire « Les Sociétés à l’âge industriel ». Nous avons fait une double visite culturelle passionnante sur ce thème la semaine dernière au travers d’une découverte de la ville de Roubaix et d’une usine de filature. Et je me suis souvenue qu’il y avait ce roman et son adaptation par la BBC qu’il fallait que je lui fasse découvrir. A lire cette première scène, on est loin de penser qu’il sera question d’autres choses que de mariage, et pourtant… Ce sera pour moi une relecture mais je sais que ce sera un vrai plaisir de partager ce texte avec ma fille.

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VOLUME 1

CHAPITRE 1

« Galop nuptial »

Courtisée, épousée, etc.

« Edith ! murmura Margaret, Edith ! »

Mais, ainsi que s’en doutait Margaret, Edith s’était endormie. Pelotonnée sur le sofa dans le petit salon de Harley Street, elle offrait un charmant spectacle avec sa robe de mousseline blanche et ses rubans bleus. Si Titania avait jamais été vêtue de mousseline blanche avec des rubans bleus et s’était endormie sur un sofa de damas rouge, on aurait pu confondre Edith avec elle. Margaret fut de nouveau frappée par la beauté de sa cousine. Elles avaient été élevées ensemble depuis l’enfance, et tout le monde, sauf Margaret, s’était extasié sur le joli visage d’Edith. Margaret n’y avait jamais prêté attention jusqu’à ces derniers jours, où la perspective de perdre bientôt sa compagne semblait rehausser toutes les qualités d’Edith et tous ses charmes. Elles avaient parlé de robes de mariage et de cérémonies nuptiales ; du capitaine Lennox et de ce qu’il avait raconté à Edith sur leur vie future à Corfou, où le régiment du capitaine était en garnison ; de la difficulté qu’il y avait à ce qu’un piano reste bien accordé (ce qui, pour Edith, semblait être l’un des plus redoutables soucis que la vie conjugale fût susceptible de lui réserver), et des robes dont elle aurait besoin pour les visites à rendre en Écosse aussitôt après son mariage ; mais le ton de la confidence s’était fait de plus en plus somnolent et après quelques minutes de silence, Margaret s’était aperçue, comme elle l’avait prévu, que malgré le brouhaha qui régnait dans la pièce voisine, Edith s’était blottie sur le canapé, telle une boule moelleuse de mousseline, rubans et boucles soyeuses, et s’était laissée aller à une paisible petite sieste.

Nord et Sud, Elizabeth Gaskell, Points, 2010.
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Premières lignes #22

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine je reviens avec la suite des aventures d’Anne Shirley. Cette introduction fait vraiment le lien entre le volume précédent et celui-ci, revenant sur la mariage de Madame Lavendar et Monsieur Irving et annonçant les grands changements à venir : les fiançailles de Diana, le départ de Gilbert Blythe et Anne à l’université, et l’installation de Madame Lynde à Green Gables…

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1.L’OMBRE DU CHANGEMENT

« La récolte est passée et l’été s’achève », déclara Anne Shirley en observant les champs ras d’un œil rêveur. Diana Barry et elle étaient allées cueillir des pommes dans le verger de Green Gables mais se reposaient désormais de leur labeur dans un coin ensoleillé du Bois hanté où une flotte aérienne de duvets de chardon se laissait porter par les ailes d’un vent encore chargé du parfum estival et sucré des fougères. Pourtant, tout dans le paysage autour d’elles évoquait l’automne. La mer s’ébrouait au loin en rugissements caverneux, les champs nus et desséchés s’ourlaient de bouquets de gerbes d’or, le vallon rayonnait d’asters d’un violet éthéré et le Lac scintillant était bleu, bleu, bleu ; pas le bleu indécis du printemps ni l’azur pâle de l’été, mais un bleu limpide, ferme et serein, comme si l’eau avait triomphé de toutes ses émotions et ses humeurs pour se glisser dans une tranquillité délestée de l’inconstance des rêves.

« Ce fut un bel été, dit Diana avec un sourire tout en faisant tourner la nouvelle bague à sa main gauche. Et le mariage de Mademoiselle Lavendar l’a comme couronné. Monsieur et Madame Irving doivent être sur la côte pacifique, à présent.

_ J’ai l’impression qu’ils sont partis depuis suffisamment longtemps pour avoir fait le tour du monde, soupira Anne. Je n’arrive pas à croire qu’ils se soient mariés il y a à peine une semaine. Tout a changé. Mademoiselle Lavendar, Monsieur et Madame Allan… ils sont tous paris. Le presbytère paraît si triste avec ses volets fermés ! Je suis passée devant hier soir, et c’était comme si ses occupants étaient morts.

_ Nous n’aurons jamais un pasteur aussi gentil que Monsieur Allan, prédit sombrement Diana. J’imagine que nous allons voir passer bon nombre de remplaçants cet hiver, et qu’un dimanche sur deux, nous n’aurons même pas de sermon. Et puis, une fois que vous serez loin, Gilbert et toi… ça va devenir terriblement ennuyeux ici.

_ Fred sera là, glissa malicieusement Anne.

_ Quand est-ce que Madame Lynde va emménager ? demanda Diana comme si elle n’avait pas entendu la remarque d’Anne.

Anne de Redmond de Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture, 2021.
rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #21

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. 

A défaut de publier des billets de mes lectures, je continue de découvrir des récits et je prends le temps de remplir ce rendez-vous hebdomadaire qui permet de faire vivre un minimum le blog, pour lequel je n’ai malheureusement pas beaucoup de temps à consacrer ces dernières semaines.

Cette semaine, j’ai commencé une nouvelle lecture, en littérature contemporaine. C’est un titre que ma offert mon mari qui a pensé que ce titre pourrait me plaire puisqu’il est question d’un libraire, de livres et que l’histoire prend place en Ecosse, pays que je rêve de visiter. Ce n’est pas un roman, plutôt un journal dans lequel un libraire raconte son quotidien, ses ventes, ses trouvailles et nous livre quelques anecdotes sur son métier, passionnant certes mais pas toujours facile. Ce n’est pas une fiction puisque l’auteur, Shaun Bythell est vraiment libraire en Ecosse et que ce livre est réellement son journal.

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FÉVRIER

Me plairait-il d’être libraire de métier? En fin de compte, malgré l’amabilité dont mon patron a fait montre à mon égard et malgré les quelques jours heureux que j’ai passés dans cette boutique, ma réponse en non.

George ORWELL

« Quand j’étais libraire ».

La réticence d’Orwell à s’engager dans le métier de libraire n’a rien d’étonnant. Le stéréotype du propriétaire impatient, intolérant et asocial – incarné avec tant de justesse par Dylan Moran dans la série Black Books – paraît (dans l’ensemble) conforme à la réalité. Bien sûr, il y a des exceptions, et nombre de libraires sont loin de ce cliché. Malheureusement, pas moi. Cela n’a pas toujours été le cas, cependant, et j’ai souvenir d’avoir été, avant d’acheter la boutique, quelqu’un de plutôt souple et chaleureux. La pluie de questions assommantes dont on m’accable, la situation financière alarmante de mon commerce, mes continuelles prises de bec avec le personnel et les incessants et épuisants marchandages des clients ont fini par me rendre tel. Y changerais-je quoi que ce soit ? Pas le moins du monde.

La première fois que j’ai vu la librairie The Book Shop, j’avais dix-huit ans, je vivais encore dans ma ville natale, Wigtown, et j’étais sur le point d’entrer à l’université. Je me souviens nettement d’être passé devant avec un ami et d’avoir parié qu’elle fermerait avant la fin de l’année. Douze ans plus tard, alors que j’étais revenu fêter Noël chez mes parents, je suis entré dans la boutique pour voir s’ils avaient Trois Fièvres de Leo Walmsley et, tout en papotant avec le propriétaire, je lui ai avoué que j’avais du mal à trouver un travail qui me plaisait. Il m’a proposé de racheter son commerce, m’expliquant qu’il avait hâte de prendre sa retraite. Quand je lui ai dit que je n’avais pas un sou en poche, il m’a répliqué : « Vous n’avez pas besoin d’argent – à votre avis, les banques, ça sert à quoi ? » Moins d’un an plus tard, le 1er novembre 2001, un mois (jour pour jour) après mon trente-et-unième anniversaire, je suis devenu propriétaire des lieux. Avant de prendre la relève, j’aurais peut-être mieux fait de lire « Quand j’étais libraire », un texte de George Orwell publié en 1936. […]

Le libraire de Wigtown de Shaun Bythell, J’ai Lu, 2021.