rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #8

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Après avoir lu d’un trait La ferme des animaux de George Orwell, je m’attaque à son autre roman célèbre, 1984. En voici les premières lignes.

***

PREMIERE PARTIE

1

C’était une journée d’avril froide et claire. Les horloges sonnaient treize heures. Winston Smith, le menton rentré dans le cou, s’efforçait d’éviter le vent mauvais. Il passa rapidement la porte vitrée du bloc des « Maisons de la Victoire », pas assez rapidement cependant pour éviter que s’engouffre en même temps que lui un tourbillon de poussière et de sable.

Le hall sentait le chou cuit et le vieux tapis. A l’une de ses extrémités, une affiche de couleur, trop vaste pour ce déploiement intérieur, était cloué au mur. Elle représentait simplement un énorme visage, large de plus d’un mètre : le visage d’un homme d’environ quarante-cinq ans, à l’épaisse moustache noire, aux traits accentués et beaux.

Winston se dirigea vers l’escalier. Il était inutile d’essayer de prendre l’ascenseur. Même aux meilleures époques, il fonctionnait rarement. Actuellement, d’ailleurs, le courant électrique était coupé dans la journée. C’était une des mesures d’économie prises en vue de la Semaine de la Haine.

Son appartement était au septième. Winston, qui avait trente-neuf ans et souffrait d’un ulcère variqueux au-dessus de la cheville droite, montait lentement. Il s’arrêta plusieurs fois en chemin pour se reposer. A chaque palier, sur une affiche collée au mur, face à la cage de l’ascendeur, l’énorme visage vous fixait du regard. C’était un de ces portraits arrangés de telle sorte que les yeux semblent suivre celui qui passe. Une légende, sous le portrait, disait : BIG BROTHER VOUS REGARDE.

1984, de George Orwell, folio sf, 2021

rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #7

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, j’ai choisi d’écrire les premières lignes de ma prochaine lecture, La ferme des animaux de George Orwell. Publié en 1945, ce court roman dénonce le régime soviétique de l’époque sous la forme d’une fable animalière.

***

1

M. Jones, de la ferme du manoir, avait certes poussé le verrou des portes du poulailler pour la nuit mais il était trop saoul pour se rappeler qu’il fallait aussi fermer les trappes. Le halo de sa lanterne oscillant dans un sens puis dans l’autre, il traversa la cour en titubant, se débarrassa de ses bottes à coups de pied, dans l’entrée de l’arrière-cuisine, tira au tonneau un dernier verre de bière et trouva son chemin jusqu’au lit où Mme Jones ronflait déjà.

A peine la lumière de la chambre fut-elle éteinte qu’une agitation, des bruissements d’ailes, se répandirent dans les bâtiments de la ferme. Toute la journée, on s’était donné le mot : Major l’Ancien, un Middle White autrefois primé, avait fait, la nuit précédente, un rêve étrange dont il voulait informer les autres animaux. Il avait été convenu qu’ils se retrouveraient tous dans la vieille grange, dès que M. Jones aurait laissé la voie libre. Major l’Ancien – c’est comme ça comme l’appelait, bien qu’il eût concouru sous le nom de Willingdon Beauty – était si respecté dans la ferme que tout le monde acceptait volontiers de perdre une heure de sommeil pour entendre ce qu’il avait à dire.

A l’autre bout de la grande, sur une sorte de tribune surélevée, Major était prêt, confortablement installé sur son lit de paille qu’éclairait une lanterne accroché à une poutre. Il avait douze ans et, depuis peu, il avait pris de l’embonpoint, mais c’était un cochon qui avait encore l’air sage, noble et bienveillant, bien qu’on ne lui eut jamais limé les canines.

La ferme des animaux de George Orwell, Le livre de poche jeunesse, 2021.
rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #6

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine je vous propose de partir sur l’Île-du-Prince-Edouard, au large du Canada, à la rencontre d’une jeune fille romantique et fleur bleue qui a un don pour l’amitié.

❤ ❤ ❤

1 Un voisin en colère

Une grande et mince jeune fille de seize ans et demi, aux yeux gris sérieux et à la chevelure que ses amis qualifiaient d’auburn, était assises par une belle fin d’après-midi d’août sur le large seuil de grès rouge d’une ferme de l’Île-du-Prince-Edouard, bien décidée à traduire quelques vers de Virgile.

Mais une après-midi d’août, avec les brumes bleutées voilant les pentes à moissonner, les murmures d’elfes du vent léger dans les peupliers et la splendeur dansante des coquelicots enflammés devant le sombre bosquet de jeunes pins au coin du verger, incitait plus à la rêverie qu’à la pratique des langues mortes. Le volume de Virgile glissa au sol, et Anne, le menton calé sur ses doigts croisés, les yeux fixés sur la splendide masse duveteuse des nuages qui s’amoncelaient au-dessus de la maison de Monsieur Harrison, était loin, dans un monde délicieux, où une certaine institutrice faisait un travail merveilleux, façonnant le destin de futurs hommes d’Etat et insufflant de hautes et nobles ambitions dans le cœur et l’esprit des jeunes gens.

Il est vrai que, si on regardait la réalité en face – ce qu’Anne, il faut l’avouer, faisait rarement à moins d’y être obligée -, il semblait peu probable que l’école d’Avonlea recèle vraiment de futurs talents; mais qui sait ce qui peut arriver lorsqu’une institutrice use de son influence pour faire le bien? Anne avait certains grands idéaux sur ce qu’une enseignante pouvait accomplir, à condition de bien s’y prendre ; et elle était au beau milieu d’une scène délectable où, quarante ans plus tard, une personnalité – les raisons de se célébrité restaient floues mais Anne se serait bien plu à la voir présider à l’Université ou Premier Ministre du Canada – se courbait sur sa vieille main fripée, et lui affirmait que c’était elle qui avait en tout premier éveillé ses ambitions, et que tous les succès de son existence étaient dus aux leçons qu’Anne lui avait dispensées il y a si longtemps à l’école d’Avonlea. Mais cette plaisante vision vola en éclat de la plus déplaisante façon.

Anne d’Avonlea de Lucy Maud Montgomery, Monsieur Toussaint Louverture, 2021.
rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #5

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un récit féministe qui fut un gros coup de cœur pour Gabrielle et moi lors de notre lecture il y a quelques mois.

❤ ❤ ❤

Personne ne parle de l’année de grâce.

C’est interdit.

Nous aurions soi-disant le pouvoir d’attirer les hommes hors de leurs lits, d’ensorceler les garçons et de rendre les épouses folles de jalousie. Notre peau dégagerait un aphrodisiaque puissant, l’essence pure de la jeune fille, de la femme en devenir. C’est pourquoi nous sommes bannies l’année de nos seize ans : notre magie doit se dissiper dans la nature afin que nous puissions réintégrer la communauté.

Pourtant, je ne me sens pas magique.

Ni puissante.

Personne n’a le droit d’évoquer l’année de grâce, mais cela ne m’a pas empêchée de chercher des indices.

Un lapsus entre deux amants dans la prairie, une effrayante histoire du soir aux échos par trop réalistes, des coups d’œil furtifs pendant des échanges d’amabilités au marché. Sans que jamais les femmes ne trahissent leurs secrets.

L’année de grâce de Kim Liggett, Casterman, 2020.

Retrouver mon avis complet ICI.

rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #4

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un récit que je lis dans le cadre du Prix UNICEF de littérature Jeunesse 2021 et dans la cadre du Prix des Ados libre2lire.

❤ ❤ ❤

LEVER DE RIDEAU

Le monde est petit.

Tout petit.

Il y a presque un siècle, un écrivain hongrois a imaginé dans l’une de ses nouvelles qu’une personne sur la planète peut-être reliée à n’importe quelle autre par une chaîne de six relations individuelles. La « théorie des six degrés de séparation », il a appelé ça. Imaginez un instant, imaginez-vous, en train de tenir la main d’un proche ou même d’une vague connaissance qui elle-même tient la main d’un de ses amis que vous n’avez jamais croisé, et ainsi de suite jusqu’à former une chaîne de six personnes. On pourrait relier l’humanité entière, comme ça, à partir de vous. Quels que soient la famille ou le pays dans lesquels on est né, quel que soit le métier que l’on exerce, quels que soient nos rêves, nos peurs, nos fantasmes, que l’on passe notre vie sans bouger de notre village natal ou que l’on parcoure le monde, chacun d’entre nous peut être connecté à n’importe qui en six petites étapes, de personne à personne.

Alors bien sûr, cet écrivain hongrois – Frigyes Karinthy, si vous voulez tout savoir – n’avait pas les moyens techniques de prouver sa jolie théorie en 1929. Et puis je ne suis pas sûr que ça l’intéressait. C’était un poète, comme moi, et les poètes préfèrent souvent le labyrinthe mouvant des rêveries à l’exactitude des données.

A quoi rêvent les étoiles de Manon Fargetton, Gallimard jeunesse, 2020.
rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #2

Sur une idée originale de Ma Lecturothèque, Premières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un classique que je lis avec Gabrielle en lecture à deux voix.

Publié en 1954, Sa majesté des mouches de William Golding traite de l’organisation sociale, du pouvoir et de la loi au travers d’un groupe de garçons échoués sur une île déserte du Pacifique durant la Seconde Guerre Mondiale. Alors qu’ils tentent de survivre en reproduisant les schémas sociaux de leur vie en Angleterre, l’insécurité et les tensions fragilisent le groupe et laissent peu à peu place à la violence et la sauvagerie.

❤ ❤ ❤

1

L’appel de la conque

Le garçon blond descendit les derniers rochers et se dirigea vers la lagune en regardant où il posait les pieds. Il tenait à la main son tricot de collège qui traînait par terre; sa chemise grise adhérait à sa peau et ses cheveux lui collaient au front. Autour de lui, la profonde déchirure de la jungle formait comme un bain de vapeur. Il s’agrippait péniblement aux lianes et aux troncs brisés, quand un oiseau, éclair rouge et jaune, jaillit vers le ciel avec un cri funèbre ; aussitôt, un autre cri lui fit écho :

_ Hé ! attends une minute, dit une voix.

La végétation à la limite de la déchirure frémit et mille gouttes de pluie s’égrenèrent sur le sol.

_ Attends un peu, répéta la voix, je suis accroché.

Le garçon blond s’arrêta et se débarrassa de ses chaussettes d’un geste machinal. L’espace d’une seconde, son geste évoqua le cœur de l’Angleterre et la jungle fut oubliée.

Sa Majesté des Mouches de William Golding, Folio junior, 336 pages, édition 2020.

D’autres « premières lignes » sont à découvrir via le site organisateur.

rendez-vous hebdomadaire

Premières Lignes #1

Sur une idée originale découverte sur Ma Lecturothèque, je profite des vacances pour me lancer sur un rendez-vous hebdomadaire qui permet de faire découvrir un roman sur ses Premières Lignes. Celles-ci sont importantes puisqu’elles introduisent l’histoire et permettent de découvrir le type de récit dans lequel le lecteur se lance.

Pour ouvrir ce rendez-vous, j’ai choisi de citer un roman pour adolescents sélectionné pour le Prix littéraire libre2lire, un roman que Gabrielle a emprunté en médiathèque et que je suis très heureuse de pouvoir lire en parallèle de sa lecture.

❤ ❤ ❤

1

J’attends que la porte se referme. Puis je compte jusqu’à cent, au cas où ma mère aurait oublié son portable et déciderait de faire demi-tour.

A cent, je sors de ma chambre et jette un oeil par la fenêtre. C’est bon, la voiture n’est plus là. J’enfile mon blouson. Mes yeux accrochent comme à chaque fois la Bible des risques, posée sur une console dans l’entrée. Impossible de la manquer. C’est sûrement la raison pour laquelle ma mère la laisse si souvent traîner ici. Pour que jamais on ne l’oublie.

_ Où tu vas?

Vivre ses vies de Véronique Petit, Rageot, 2020.