Le coin de Gaby·Le coin de Ju·rendez-vous hebdomadaire

Culture adolescente #02

Cette semaine a été marquée par une petite baisse de régime dû à l’arrivée d’une fatigue saisonnière. Par ailleurs, Gabrielle faisait son stage de 3e qui, couplé aux cours du Conservatoire, a bien rempli son emploi du temps.

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Que lisent-elles à 13 ans ?

Juliette a enfin fini le cinquième tome d’Harry Potter. Un cinquième tome qu’elle a fait trainé pour ne pas arriver trop vite à la mort de son personnage préféré… Elle s’est lancée dans la lecture du sixième volume avec un regain d’intérêt décuplé qui la pousse à lire dès le saut du lit et jusqu’au couché, ne posant son livre que par obligation. De son côté, Gabrielle, subjuguée par la beauté des illustrations de Benjamin Lacombe, continue de découvrir son travail. Elle a aussi débuté une nouvelle série fantastique.

D’abord choisi pour accompagner ses voyages en train jusqu’à son lieu de stage, Pax, le Chemin du Retour a fini sur le lecteur de la chambre pour être écouté ensemble.

Il y a bien sûr toujours des bandes dessinées parmi leurs lectures. Cette semaine c’est Gabrielle qui a guidé leurs choix. Fan de Golo Zhao, elle a commencé une série jeunesse qu’elle ne connaissait pas et finalement Juliette l’a lu aussi ; c’est le seul écart Harry Potter qu’elle s’est autorisée cette semaine. Gab’ poursuit aussi la lecture de l’autobiographie de Riad Sattouf et a lu un titre (emprunté pour moi) qu’elle a adoré bien qu’elle l’ait trouvé un peu violent.

Que regardent-elles à 13 ans ?

Le choix des films et séries reste généralement à notre regard. Nous tentons encore d’accompagner un maximum leur temps sur écran. Si à la base c’était pour encadrer, aujourd’hui c’est surtout pour partager notre amour du cinéma avec elles. Le papa, gros amateur du cinéma d’animation, a choisi deux films complètement différents cette semaine qu’ils ont adoré. La chance sourit à Madame Nikuko les a fait rire aux larmes. Quant aux séries d’animation, c’est avec leur frère ainé qu’elles découvrent deux séries qu’il adore et souhaitait partager avec elles – chose tellement rare qu’elles se sont empressées d’accepter, ravies qu’il les intègre à son univers.

album

Cours ! (2016)

Auteur : Davide Cali

Illustrateur : Maurizio A.C. Quarello

Editeur : Sarbacane

Pages : 48

Theodore Ray Lewis revient sur son enfance pour raconter comment il est devenu cet homme respectable alors qu’il était si mal parti dans la vie. Theodore en veut la terre entière pour cette vie qu’il déteste. Trop pauvre, trop noir, trop seul, trop différent… Son quotidien est fait des violences nées de la pauvreté et du racisme. Alors Theodore a appris à frapper, à se battre et chaque jour il rend les coups. Il aurait pu sombrer dans la délinquance si un changement de direction au collège n’avait pas mis sur sa route un homme altruiste qui ayant su voir au-delà de sa carapace, a tendu la main vers un Theodore surpris puis conquis.

Amateur de boxe, le directeur encourage le garçon à travailler son souffle et son endurance en courant avant de rêver monter sur un ring. Ce qu’il croit être une punition devient rapidement une vraie passion qui entraîne Theodore vers de nouveaux horizons. Le sport devient catalyseur de ce trop plein d’énergie. En plus d’apaiser Theodore, il lui ouvre d’autres portes et lui permet d’envisager un avenir professionnel qu’il n’avait pas imaginer, un avenir qui permet à l’histoire de se terminer sur une note positive et de fermer la boucle.

Davide Cali & Maurizio A.C. Quarello se retrouvent régulièrement autour d’albums jeunesses et je dois dire que je suis toujours impressionnée par la qualité des titres qu’ils proposent. Après la découverte du magnifique récit post-apocalyptique, On nous appelait les Mouches, qui dénonce les inégalités de genre et la surconsommation en plaçant la culture comme pilier de l’humanité, Cours ! m’a également surprise par la force de sa thématique. Véritable récit initiatique, Cours ! place son héros dans un contexte social fort de l’Amérique post-ségrégationniste, faisant de lui le visage d’une société moderne, forte de son métissage.

Les illustrations de Quarello viennent enrichir le texte et donner vie à ses héros dans des illustrations toujours aussi détaillées que les couleurs « passées » viennent placer dans l’époque. La mise en page dynamise le récit au travers d’un choix de tailles variées des illustrations qui tendent de l’album vers la BD, en passant par le roman illustré. L’effet est tout simplement saisissant de réalisme, et pourtant presque poétique. Coup de !

Les grands champions de boxe, Ray les connait bien. Mais devenir comme eux, même pas en rêve ! Ce qui ne l’empêche pas de se battre à tout bout de champ… Une main tendue va le mettre sur un chemin imprévu – et transformer sa vie.

(auto)biographie·roman graphique

Le Passage intérieur – Voyage essentiel en Alaska (2022)

Auteur : Maxime de Lisle

Illustrateur : Bach Mai

Editeur : Delcourt

Pages: 80

A ce moment de son existence où il sent qu’il a besoin d’un changement, Maxime de Lisle organise avec ses amis une expédition en kayak à la découverte du Passage Intérieur, qui s’étend au-delà de l’Alaska jusqu’en Colombie Britannique, au Canada. Si leur objectif avoué est de voir des baleines et des ours, les trois hommes vont pourtant aller à la rencontre de leur moi intérieur et revenir transformés. Par ailleurs, ce voyage va bien au-delà de la découverte d’un espace sauvage ; en quittant la France, Maxime et ses amis vont aussi faire le constat du dérèglement climatique, ce qui va engendrer une réflexion et un besoin d’action.

Avant tout autobiographique, Le Passage Intérieur – Voyage essentiel en Alsaka est aussi un guide pratique à destination de tous ceux qui souhaiteraient entreprendre l’aventure. Avec ses pages informatives, la bande dessinée prend aussi la forme d’un carnet de voyage superbement illustré. Bach Mai a un trait réaliste qui semble poser sur le papier visages expressifs et paysages à couper le souffle comme s’il captait l’instant présent et le photographiait. Le choix d’utiliser le noir et blanc ponctué de couleurs renforce l’impression de journal intime tenu au jour le jour, illustré d’aquarelles à l’image de la faune et de la flore locale, de photographies et agrémenté de notes pratiques et de citations d’auteurs. Cela procure un sentiment d’intimité qui captive et entraîne dans l’immensité des paysages, desquels l’illustrateur retranscrit toute la beauté dans ces pages. Les planches en double pages sont carrément époustouflantes – celle de la danse des baleines m’a littéralement mise les larmes aux yeux.

Ce voyage au bout du monde civilisé amène une réflexion écologique forte lorsque les comparses découvrent que la main de l’homme se tend aussi loin que possible, dénaturant les grandes forêts dans les coins les plus reculés et provoquant inévitablement un bouleversement des écosystèmes. Le réchauffement climatique, visible dans des lieux encore sauvage, interroge les hommes qui, soucieux de sauver ce qui peut encore l’être, en oublieraient presque le froid, la fin et la fatigue auxquels ils s’exposent par ce voyage aux limites du monde et d’eux-mêmes.

Premier livre des deux auteurs, Le Passage intérieur se présente comme un guide pour celles et ceux qui rêvent de se lancer dans l’aventure. C’est surtout le journal intime d’un moment essentiel, la prise de conscience de l’extrême fragilité de notre planète bleue.

Bilan·Le coin de Gaby·Le coin de Ju

Culture adolescente #01

Changement de format pour présenter ce qui intéresse mes deux adolescentes. Le principe est simple, réunir en un seul billet ce qu’elles lisent et regardent, éventuellement écoutent… Le format reste encore à se définir, s’améliorer mais l’objectif est de simplifier les choses en proposant une compilation hebdomadaire (ce premier bilan couvre les deux premières semaines de novembre).

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Que lisent-elles à 13 ans ?

Des BDs et des Manga…

… et en plus pour Gabrielle.

Un roman illustré (Gabrielle)

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Que regardent-elles à 13 ans ?

Des films…

… et des séries (en cours)

album

La cauchemar du Thylacine (2021)

L’isola delle ombre

Auteur : Davide Cali

Illustratrice : Claudia Palmarucci

Traductrice : Béatrice Didiot

Editeur : La Partie

Pages : 56

Dans la forêt Sans-Nom, le docteur Wallaby va à la rencontre de ses patients accompagné de son fidèle Dingo. Spécialiste des rêves, il chasse les cauchemars à l’aide d’un manuel qui répertorie les meilleurs techniques selon que le cauchemar soit ondulant, bruissant, craquant, etc. Quand apparait un nouveau patient, le thylacine, le docteur Wallaby est bien en peine car son cauchemar ne ressemble à aucun autre.

Dans ce magnifique album écologique, Davide Cali interroge sur le rapport homme/animal et pose notamment la question de l’emprunte de la main de l’homme sur les autres espèces. Le Petit Manuel de chasse aux cauchemars et autres mauvais rêves utilisé par le docteur Wallaby est en réalité un catalogue de pièges créés par les hommes pour capturer les animaux et se débarrasser des nuisibles. Quand arrive le thylacine, plus connu sous le nom de Tigre de Tasmanie, il nous renvoie à nos actions qui sont la cause de la disparition de nombreuses espèces animales.

Subliment illustré par Claudia Palmarucci, Le Cauchemar du Thylacine est par ailleurs un magnifique album représentatif de la faune endémique australienne ainsi qu’un catalogue des peurs les plus courantes qui peuplent nos rêves les plus fous. Certaines planches sont vraiment de toute beauté. Son trait réaliste donne vie à des animaux en danger d’extinction ainsi qu’à des figures cauchemardesques qui appuient la peur par leur apparence réaliste. Les illustrations en pages de gardes s’inspirent des imagiers en représentant un florilège des animaux éteints ou en grand danger d’extinction.

Imagier de la faune australienne, catalogue des peurs, Le Cauchemar du Thylacine est avant tout un album écologique qui rappelle que ce sont nos choix qui déterminent l’avenir des animaux qui peuplent notre planète et le notre.

Bienvenue chez le docteur Wallaby, spécialiste en mauvais rêves. Pour guérir ses patients, il capture à l’aide de pièges leurs cauchemars qui bruissent, rampent, craquent et les terrifient. Jusqu’au jour où arrive un nouveau patient, le Thylacine, dont le cas ne ressemble à aucun autre…

Partenariat·roman ado

D’après Tristan & Isolde (2022)

Auteure : Christine Féret-Fleury

Editeur : Gulf Stream

Collection : Prélude

Pages : 128

Histoire d’amour contrariée, D’après Tristan & Isolde transpose cette romance universelle au début du vingtième siècle. Alors qu’elle vient de perdre son frère dans la guerre d’indépendance irlandaise, Isolde soigne un jeune soldat anglais, sauvant ainsi la vie de celui qui lui a pris son ainé. Promise à un anglais, elle quitte bientôt sa famille à qui le mariage assure sécurité et stabilité et, est accueillie par le cousin de son promis, Tristan, qui n’est autre que le soldat anglais. Bientôt les deux jeunes gens s’avouent leurs sentiments, tentant de les faire vivre dans l’ombre d’un mari, d’un oncle trahi.

La force de cette tragique histoire d’amour tient à la profondeur des sentiments qu’éprouvent les deux amoureux. Avoir fait le choix de placer le récit à une époque plus contemporaine accroit l’intemporalité de l’interdit et permet de mettre en avant le fait que les mariages forcés existaient encore il y a peu en Europe et existent encore dans certains pays. Mais c’est aussi un questionnement sur les droits des femmes qui se met en place au travers d’Isolde et de sa cousine Brangaine. Chacune est soumise à des choix qui va bien au-delà de leur liberté.

Christine Féret-Fleury s’approprie l’univers romantique et tragique de l’œuvre de Wagner, elle-même inspirée d’un poème médiéval. L’amour et surtout le tragique de cette romance, qui s’achève douloureusement, m’ont vraiment touchée. J’ai cependant regretté ne pas retrouver la poésie et le lyrisme qu’avait si bien su transmettre Fabien Clavel dans sa réécriture de La Traviata.

D’après Tristan & Isolde est une jolie réécriture qui touchera les adolescents et leur fera (re)découvrir un classique littéraire en les sensibilisants à l’œuvre lyrique. Il sera par ailleurs aisé d’écouter la pièce en fond de lecture, l’auteure précisant en entrée de chaque chapitre à quelle partie de l’opéra se référait. L’universalité du thème et le questionnement féministe sont par ailleurs des éléments essentiels qui encre ce roman dans notre époque.

Je remercie chaleureusement les éditions Gulf Stream pour l’envoi de ce titre et pour leur confiance renouvelée.

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Alors qu’elle pleure la perte de son frère, fauché par la guerre opposant l’Irlande à l’Angleterre, Isolde se prend de pitié pour Tristan, un soldat britannique agonisant.
Elle le sauve d’une mort certaine… avant de découvrir qu’il n’est autre que le meurtrier de son frère.
Perturbée par des sentiments naissants et rongée par le remords, elle accepte un mariage arrangé avec un noble anglais pour sauver sa famille de la misère. Isolde rejoint sa nouvelle demeure et est accueillie par le neveu de son époux… Tristan !
Tiraillée entre devoir et passion, la jeune fille doit faire un choix.

album

Le sortilège des enfants squelettes – Une histoire un peu effrayante (2017/2019)

Het meisje met de botjes

Auteur/Illustrateur : Sebastiaan Van Doninck

Traducteur : Souslik

Editeur : Alice jeunesse

Pages : 32

Conte fantastique, Le sortilège des enfants squelettes est l’histoire d’une rencontre terrifiante avec une vilaine et repoussante sorcière qui lance un sort transformant la fillette en squelette. Pour lever le maléfice, la jeune fille doit retrouver et sauver un jeune garçon qui a subi le même sort. Chassé des siens, il s’est perdu et dispersé sur les abords de le rivière.

Moderne, ce conte reprend les codes du genre en les inversant en donnant la force et le courage à la jeune fille qui devient ici l’héroïne qui doit sauver le garçon pour se sauver elle-même. Superbement illustré par Sebastiaan Van Doninck, dont j’avais déjà apprécié le trait dans l’album de Kim Crabeels, La Baleine la plus seule au monde, cet album prend la forme d’un récit initiatique fantastique. Les personnages ont ce petit côté effrayant juste suffisant pour faire frissonner les enfants, un sentiment renforcé par la forme des décors et les couleurs.

La jeune fille peut compter sur les animaux de la forêt pour lui venir en aide qui, associés à son courage, la font avancer. L’entraide est au cœur de ce conte délicieusement effrayant qui séduira toute la famille.

A l’orée d’une forêt sombre et mystérieuse vivaient une petite fille et sa grand-mère. Elles ignoraient que cette forêt abritait d’étranges créatures, certaines plus inquiétantes que d’autres. Un jour, la petit fille s’y rendit seule…

(auto)biographie·roman ado·roman jeunesse

Moi, Boy (1984/2017)

Boy, Tales of childhood

Auteur : Roald Dahl

Illustrateur : Quentin Blake

Traductrice : Janine Hérisson

Editeur : Folio

Collection : Junior

Pages : 224

Ce n’est pas vraiment une autobiographie que signe Roald Dahl, mais plutôt une compilation de souvenirs d’enfance, s’appuyant sur sa mémoire, des photographies et surtout une correspondance de plus de quatre cents lettres qu’il a écrite à sa mère et qu’elle a conservé précieusement. Une correspondance régulière mise en place dès l’âge de neuf ans lorsqu’il entre à l’internat ; imposée par le chef d’établissement, c’est une habitude qu’il conservera dès qu’il sera loin de la maison familiale.

A la lecture de Moi, Boy, on constate que, malgré les difficultés, le futur auteur a vécu une enfance heureuse et confortable. Orphelin de père à l’âge précoce de trois ans, il grandit au Pays de Galles auprès de sa mère et des frère et sœurs, et passe ses étés en Norvège où la famille rend visite aux grand-parents maternelles. Ces vacances aux allures de robinsonnades semblent faire parties des meilleurs souvenirs de Dahl qui nous raconte les balades en bateau, la visite des îles, la pêche et la consommation du poisson avec beaucoup de précisions et d’émotions.

Ces souvenirs nous permettent de découvrir l’auteur et de penser à l’inspiration qu’ils ont pu être pour ses romans. Mais ils nous permettent aussi de découvrir une époque révolue à laquelle on enlevait les végétations sans anesthésie et enlevait l’appendice sur la table du salon, une époque où les jeunes enfants pouvaient se rendre seul à l’école sur leur tricycle sans risquer d’être percutés par une voiture, mais aussi une époque où les petits garçons recevaient des coups de canne à l’école et subissaient toutes sortes de privations, d’humiliations ou de punitions atroces quand ils logeaient à l’internat.

Oui, Roald Dahl nous raconte son enfance avec les bons souvenirs et les moins bons, mais il en parle sans amertume, plus comme d’expériences qui lui ont forgé le caractère et, en grandissant, lui ont permis de nourrir une réflexion sur l’église, la religion et ses préceptes. Loin de cautionner ces méthodes, elles font parties de lui et, en tant que lecteur, on ressent combien les adultes de son enfance lui ont inspiré ceux de ses romans, comment la cruauté et la violence lui ont donné envie de dénoncer ces comportements en se moquant ouvertement de ce type de personnes ou d’institutions dans ses écrits.

Moi, Boy, une autobiographie originale pour découvrir un auteur et revenir aux origines de ses récits. Le tout, illustré par Quentin Blake, de photos de familles et d’extrait de lettres.

L’avis de Lucie.

Toutes sortes de choses extraordinaires sont arrivées à Roald Dahl quand il était petit. Il y a eu la fois où, avec quatre camarades de classe, il s’est vengée de l’abominable Mrs Pratchett dans sa boutique de confiseries. Il y a eu les histoires de vacances en bateau, les aventures africaines et les jours de test des nouvelles inventions de la chocolaterie Cadbury. Vous découvrirez aussi d’affreux écoliers cruels et tyranniques, et l’accident de voiture où le nez de Roald a failli être coupé net… Voyage au cœur des souvenirs de Roald Dahl douloureux ou drôles, mais tous vrais !

Prix littéraire·roman ado

Les errantes (2022)

Auteure : Jo Witek

Editeur : Actes Sud

Pages : 320

Sélection officielle du Prix Vendredi 2022.

Suzanne s’installe temporairement au sixième étage d’une résidence haussmannienne, désertée de ses résidents en vu de travaux imminents. Si l’étage semble assez tranquille, Suzanne découvre qu’elle n’en est pas la seule résidente. Saskia, artiste estonienne, habite l’une des chambres durant son année d’étude à Paris. Encore plus discrète, la fille des propriétaires, Anne-Lise, est installée dans une troisième chambre, fuyant sa famille et refusant le confort et les avantages d’un milieu aisé qui, sous des apparences trompeuses, cache des actes dénués de piété, des actes odieux, voir criminels. Ces trois jeunes filles n’ont visiblement rien en commun, mais sont pourtant bientôt réunies par une même expérience surnaturelle qui les confronte à des apparitions fantomatiques venues les hanter et les poursuivre jusque dans l’intimité de leurs rêves.

J’ai découvert Jo Witek récemment dans des romans drôles et frais, écrits pour un public relativement jeune (Une photo de vacances, Y’a pas de héros dans ma famille). Je la redécouvre dans Les errantes, un récit fantastique qui pioche dans le genre horrifique pour nous faire frissonner et le genre historique pour nous faire découvrir des femmes oubliées. La première partie se concentre sur la présentation des jeunes filles et de leur première expérience avec le surnaturelle. Cela a été pour moi une épreuve glaçante qui m’a fait frissonner comme je ne l’avais plus ressentie depuis longtemps (notamment parce que j’évite tout ce qui fait un tant soit peu peur – oui je suis une trouillarde). Si Anne-Lise entend des voix, Saskia voit littéralement cette femme d’un autre temps partout où elle va. Mais l’expérience de Suzanne est certainement la plus effrayante ; entre rêves et possessions, la streameuse vit l’expérience traumatisante qu’a autrefois vécu l’esprit qui la hante comme si elle la vivait elle-même, portant à son retour, des stigmates physiques de ses « voyages dans l’au-delà ».

La seconde partie s’ancre d’avantage dans le réel, les jeunes filles décidant d’affronter leurs peurs pour retrouver leur vie en partant à la rencontre de ces errantes qui les habitent. Et c’est clairement cette deuxième moitié du roman qui m’a le plus captivé. L’auteure fait se côtoyer le fantastique et l’historique dans un récit profondément féministe qui place l’entraide comme élément moteur d’une démarche qui vise à sauver trois personnes de peurs profondément ancrées dans un questionnement plus vaste sur la place des femmes dans un monde créé par et pour les hommes. Suzanne, Saskia et Anne-Lise font preuve d’un magnifique esprit de sororité pour s’entraider, mais aussi pour apaiser les âmes tourmentées de ces femmes d’un autre temps, entravées par des croyances ou des normes sociales imposées par les hommes qui enfermaient les femmes dans un carcan étriqué.

Les errantes est donc un récit féministe qui emprunte les codes d’un genre littéraire plus largement porté par des hommes pour interroger l’héritage reçu des femmes qui nous ont précédé et sur le rôle que l’on a à jouer pour leur redonner la place qu’elles méritent. Magnifiquement portée par trois jeunes femmes fortes et déterminées, l’histoire met en avant des femmes ayant réellement existées ou inspirées de femmes ayant existées, des femmes restées longtemps oubliées auxquelles Jo Witek rend un hommage vibrant d’émotions.

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Suzanne, une streameuse survoltée, Saskia, une artiste en proie au découragement, et Anne-Lise, une jeune fille pétrie de spiritualité et en décalage avec son époque, cohabitent au dernier étage d’un immeuble bourgeois. Des apparitions fantomatiques et surnaturelles sèment la peur dans l’appartement.

Prix littéraire·roman ado

Rien nous appartient (2022)

Auteur : Guillaume Guéraud

Editeur : Pocket jeunesse

Pages : 160

Sélection officielle du Prix Vendredi 2022

On ne sait pas vraiment quand cela a commencé. Peut-être quand sa mère les a quitté son père et lui, peut-être pour tromper l’ennui des journées d’été solitaires dans la cité… Ce qui est certain c’est que Malik ne s’est pas radicalisé en Syrie, ni même en prison puisqu’il n’est pas même musulman. C’est un point sur lequel il insiste, car il ne faudrait pas croire qu’il compte faire exploser la bombe qu’il a fabriqué pour une idéologie religieuse en laquelle il ne croit pas.

Rien nous appartient est le récit que nous fait Malik de son existence chaotique dans un monde qui ne lui ressemble pas, un monde inégalitaire dans lequel il ne trouve pas sa place. Intelligent, il est bon élève et a la chance de pouvoir envisager des études, contrairement à ses amis. Mais a-t-il vraiment envie d’étudier ? Epris de liberté et de grands espaces, il rêve de nature et de chien, à l’image des héros de Jack London et de son roman préféré L’appel de la forêt. Quand enfin il pense avoir trouvé son chemin, le monde se met en pause ; comme un fait exprès, la pandémie du coronavirus vient l’enfermer et restreindre ses libertés, un peu plus, achevant ses rêves et ses espoirs d’un monde plus juste.

Guillaume Guéraud signe un titre percutant écrit dans un langage de la cité assez cru qui donne vie à un personnage déterminé mais surtout blessé par la vie. Son héros bouillonne d’une colère emprunte de révolte sociale forte et d’un désir puissant de gommer les inégalités qui sévissent dans nos sociétés modernes. Parfois décousu, le discours de Malik nous raconte sa famille, ses amis, son amour, ses larcins avec la sincérité d’un être au bord du gouffre qui sait qu’il va commettre un acte irréversible.

Rien nous appartient est une critique de notre société qui laisse de trop nombreuses personnes sur la touche. Pourtant, l’auteur met en place des personnes prêtes à tout pour aider les jeunes à se réintégrer. Cela soulève la question de l’accompagnement et de la prise en charge des personnes en situation d’échec ou de fracture sociale. Prenant la forme d’un testament, le texte se veut être l’histoire d’un adolescent ordinaire que ses origines stigmatisent et pourraient enfermer dans un rôle qui n’est pas le sien. Victime de la société et de ses règles, Malik est aussi victime de ses propres choix car, même s’il est désintéressé et ne veut que changer le monde en faisant bouger les choses, il ne le fait pas toujours de la meilleur façon. Un roman coup de poing à découvrir.

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Malik, jeune délinquant de Saint-Denis, cambriole un grand appartement parisien lorsqu’il se retrouve nez à nez avec un homme violent qui le menace d’un fusil avant de l’attacher et de le torturer. L’instinct de survie de l’adolescent prend le dessus et, à 16 ans, il est incarcéré à la prison pour mineurs de Marseille. Son sentiment d’injustice et de révolte ne fait que grandir.