rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #15

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Pour ce dernier rendez-vous de l’année, j’ai choisi de mettre en avant un roman que ma prêté une copine, une maman qui fait partie de notre réseaux d’instruction en famille. L’auteur est une personne qu’elle connait (je ne sais plus si c’est une connaissance, un ami, …) et nous allons passer une journée avec lui le mois prochain. Ce sera l’occasion d’échanger autour du métier d’auteur. En attendant, avec Gabrielle, nous préparons cette rencontre en découvrant certains de ses textes (elle présente d’ailleurs un titre dans son bilan du mois). De mon côté, je lis donc ce roman steam punk qui prend la forme de carnets dans lesquels sont retracées des enquêtes menées par Ragon, passionné par les livres, dont on suit la montée en grade au fil des années qui passent.

***

Carnet 1872

A TRAVERS CES LEVRES NOUVELLES

[En exergue, une citation de A celle qui est trop gaie de Charles Baudelaire]

Le gardien de la paix arriva en traînant les pieds. La ruelle était à peine éclairée par un grand lampadaire dont les becs de gaz projetaient en sifflant une lueur timide, donnant à ses favoris et à sa moustache des allures fauves.

L’église Saint-Sulpice sonna deux heures dans le lointain.

Essoufflé, quoique jeune, Ragon déplaça son grand corps de plus de deux cents livres avec l’impression d’être un albatros dont on aurait rogné les ailes. Les pavés mal équarris butaient sur ses gros godillots, comme pour l’empêcher d’avancer. On lui disait souvent par plaisanterie qu’il ressemblait à une colonne Morris habillée en sergent de ville.

Il se tourna vers son collègue, gardien comme lui du sixième arrondissement, sous-brigade du quartier Saint-Sulpice.

_ C’est bien là, Zehnacker ?

Ce dernier ressemblait à une momie. Il plissa les yeux pour toute réponse, manifestement habitué à côtoyer des cadavres. Ragon l’enviait presque en ces instants.

_ Rue du Canivet. C’est là.

Zehnacker pénétra dans l’ombre sans une hésitation. Un corps blanc s’y étendait. Ragon resta à bonne distance, comme pris d’une crainte religieuse.

_ Eh bien, Ragon, vous avez peur des morts ? Souvenez-vous de l’armée…

La débâcle de Sedan les avait entraînés sur les routes, passant à travers des monceaux de charognes puantes. Il y avait des chevaux au ventre ouvert, déployant des chapelets d’intestins violacés. Et les soldats qui formaient à la terre un manteau tant ils étaient nombreux à gésir sur le sol.

Même si les massacres de la Commune l’avaient ravivé, le passé disparaissaient peu à peu dans l’oubli, fort heureusement, ne laissant qu’une vague impression de tristesse.

Il se consolait en songeant que seuls les hommes tombaient sur le champ de bataille. Mais cette nuit, la victime était une femme. Ce constat sapait toutes ses défenses, sa vision réduite du monde. Plus que sur l’enfance, qu’il savait âpre et terrible, il avait rejeté sur la gent féminine toute la douceur et l’innocence.

On ne tuait pas les anges.

Feuillets de Cuivre, de Fabien Clavel, ActuSF, 2021 (réédition)

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