rendez-vous hebdomadaire

Premières lignes #11

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, je vous présente ma lecture en cours, un roman japonais qui prend la forme de quatre histoires qui se déroulent dans un même lieu, un café mystérieux sur lequel circulent des légendes. La plus connue raconte qu’en buvant un café, on peut voyager dans le passé.

***

1

Les amoureux

_ Bon, il faut que j’y aille…, bredouilla l’homme à voix basse, avant de se lever et d’attraper sa valise à roulettes.

_ Quoi ?

La femme le regarda avec une grimace incrédule. Il n’avait pas parlé un seul instant de séparation, mais si le petit ami avec qui vous sortez depuis trois ans vous donne rendez-vous sous prétexte qu’il a « quelque chose d’important à vous dire », vous annonce de but en blanc qu’il part aux Etats-Unis pour son travail et que ce départ a lieu dans quelques heures, pas besoin d’entendre : « Il faut qu’on se sépare » pour deviner que ce « quelque chose d’important » est l’annonce d’une séparation. Même si vous aviez espéré qu’il s’agirait d’une demande en mariage.

_ Qu’est-ce qu’il y a ? marmonna l’homme en évitant de regarder la femme dans les yeux.

Elle prit le ton inquisiteur qu’il avait en horreur :

_ Tu peux m’expliquer ?

Le café où ils discutaient était en sous-sol, sans fenêtres. L’éclairage se réduisait à six lampes à abat-jour suspendues au plafond et à une applique murale près de l’entrée. Seule une horloge aurait permis de distinguer le jour de la nuit dans ce lieu constamment teinté d’une couleur sépia.

Mais les aiguilles des trois grandes horloges murales anciennes qui trônaient là indiquaient chacune une heure différente. Les clients qui entraient dans le café pour la première fois ignoraient si c’était délibéré ou si elles étaient déréglées, ils en étaient donc réduits à consulter leur propre montre.

L’homme ne fit pas exception à la règle et vérifia l’heure, avant de faire la moue en se grattant le sourcil droit.

_ Ah, tu viens de faire la tête qui dit : « Quelle chieuse, celle-là », observa-t-elle d’un air exagérément offensé.

_ Mais non.

_ Mais si!

Elle se refusait à lui tendre la moindre perche. Il fit de nouveau la moue, détourna les yeux et garda le silence.

Agacée, elle le fusilla du regard.

_ Tu attends que ce soit moi qui le dise, c’est ça?

Puis elle tendit le main vers sa tasse de café froid. Il n’avait plus qu’un goût de liquide sucré, ce qui la déprima davantage.

L’homme consulta de nouveau sa montre. Avec le temps qui restait avant l’embarquement, il ne devait sans doute pas tarder à partir, et il se grattait le sourcil droit avec nervosité. Elle remarqua son agitation, en fut irritée et posa son café avec fureur. Tasse et soucoupe tintèrent bruyamment et le firent sursauter.

Tant que le café est encore chaud de Toshikazu Kawaguchi, Albin Michel, 2021.