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Premières lignes #10

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine j’ai choisi de mettre en avant un roman dont je vous ai parlé plus tôt, une dystopie féministe qui saura séduire par son écriture visuelle immersive, sa construction narrative intelligente et ses personnages de caractères. Villa Anima de Mathilde Maras.

***

CHAPITRE 1

La coquille se fendille

Les bottines de la jeune fille claquaient dans les flaques tandis qu’elle empruntait la rue des meuniers. Traversant d’un pas énergique la chaussée, elle fit un bond de côté pour éviter un cavalier et s’engagea dans l’artère principale du village.

Balançant l’ourlet de sa robe, le pied agile, elle descendit du trottoir, se glissa dans une venelle et poussa la porte de la maisonnette ouvrière qu’elle partageait avec ses parents et ses deux sœurs. Leur logis ne payait pas de mine, mais elles avaient un toit sur la tête et des murs solides pour les protéger des assauts venteux de ce début d’automne. Le moellonnage apparent et les pavés défoncés lui donnaient quelques fois le sentiment de vivre dans une arrière-boutique.

Magdalène poussa le fragile panneau de bois, le referma, repoussa les torchons qui obstruaient le pas de la porte. Tous les moyens étaient bons pour se défendre du froid qui s’insinuait dans chaque interstice. Ils avaient fait réparer dans chaque interstice. Ils avaient fait réparer la charpente et la toiture l’année dernière – toujours avec les moyens du bord, c’est-à-dire l’aide de leurs voisins directs -, les bardages et châssis attendraient encore.

_ Bonjour, maman

Son étreinte chassa les dernières bribes d’automne de l’esprit de Magda.

Son père, Henrik, avait quitté la maison des semaines plus tôt, envoyé sur un chantier à l’extrême nord de l’empire.

_ Je t’ai apporté ça.

L’adolescente posa un sac de toile qu’elle portait en bandoulière sur la table de la cuisine, dont chaque pied provenait d’un meuble différent. Elle défit le nœud qui le retenait et présenta à sa mère les fruits de sa cueillette, l’équivalent de trois pleines poignées de champignons des bois.

_ Tu en as trouvé beaucoup, apprécia sa mère en commençant déjà à les trier.

Magda acquiesça, puis elle s’enquit de ses sœurs :

_ Paula et Chiara sont déjà la?

_ Oui, elles sont dans la chambre.

Aussitôt mentionnée, Chiara appelé vivement son aînée depuis la cage d’escalier.

_ S’teu plaît, Mag, vient m’aider!

_ Je viens, je viens, soupira la principale intéressée.

De quatre ans sa cadette, Chiara l’attendait de pied ferme en haut des marches. Magda se débarrassa de son châle qu’elle laissa choir sur la rampe d’escalier.

_ Je suis là, arrête de crier.

_ Il y a encore des mouches dans la chambre et j’arrive pas à les attraper, expliqua Chiara.

L’adolescente dépassa sa petite sœur, avec laquelle elle partageait les mêmes cheveux noir de jais, la même carnation ensoleillée qui lui valaient les regards réprobateurs de ses camarades de classe et des professeurs. Leur mère, Cassia, n’était pas originaire des provinces d’Eau-Forte. Elle avait rencontré leur père loin au sud, là où le soleil vous réchauffait toute l’année, où les rues étaient parcourues de chansons et où les légumes des maraîchers brillaient tant qu’on s’y mirait.

Magda conservait peu de souvenirs d’Hélionne, la villa australe qui l’avait vue naître. Le soleil radieux et l’air parfumé à l’iode marin ne suffisant pas à remédier à la pauvreté ni à la menace de famine, son travail terminé, son père les emmena chez lui. A Eau-Noire, village dans lequel ils vivaient encore aujourd’hui, Magda avait découvert le froid caverneux du Nord, l’humidité et la domination des visages pâles.

Villa Anima de Mathilde Maras, GulfStream, 2021.

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