Uncategorized

Premères lignes #9

Sur une idée originale de Ma LecturothèquePremières lignes met en avant un roman au travers des lignes qui ouvrent le récit. Cette semaine, je propose de découvrir un récit allemand écrit en 2004 par Walter Moers. Seul volume traduit en français semble-t-il, ce roman est pourtant le quatrième tome sur six de la série Zamonie. L’auteur est très connu outre-Rhin mais reste très discret et n’est jamais apparu en photo, probablement pour se protéger. En effet, suite à la publication d’une bande dessinée satyrique sur Adolf Hitler (Adolf, di Nazisau) il aurait reçu des menaces de la droite allemande. La Cité des livres qui rêvent est un récit fantastique dans lequel on croise de nombreuses créatures oniriques et horrifiques…

***

La citadelle des Dragons

Quand un jeune habitant de la citadelle des Dragons est en âge d’apprendre à lire et à écrire, ses parents lui attribuent un parrain en écriture. La plupart du temps, il s’agit d’un membre de la famille ou du cercle étroit d’amis qui prend en charge l’éducation littéraire du jeune dragon. Le parrain lui enseigne l’écriture et la lecture, l’initie à la création poétique zamonienne, lui recommande des lectures et lui apprend le métier d’écrivain. Il lui fait réciter des poèmes, enrichit son vocabulaire – et ainsi de suite ; il ne s’agit que de mesures utiles au développement artistique de son filleul.

Dancelot de Tournerimes, mon parrain et oncle maternel, patriarche de la citadelle des Dragons, avait déjà plus de huit cents ans quand il me prit sous son aile. Dancelot était un versificateur sérieux, sans ambitions excessives ; il composait sur commande, essentiellement des éloges à l’occasion de fêtes. En outre, il était considéré comme un excellent auteur de discours de table et d’éloges funèbres. C’était plus un liseur qu’un écrivain, un être qui jouissait mieux de la page finie que de son élaboration. Membre de nombreux jurys littéraires, lecteur indépendant et nègre, il organisait des concours d’écriture. Lui-même n’avait rédigé qu’un seul ouvrage – Du plaisir horticole – dans lequel il avait brillamment thématisé le gavage du chou-fleur et les implications philosophiques du compostage. Dancelot aimait presque autant le jardinage que la littérature et ne se lassait jamais d’établir des parallèles entre la nature domestiquée et l’écriture. Un fraisier qu’il avait planté revêtait à ses yeux la même importance qu’un poème de sa composition : il comparait le nombre de rangées d’asperges à celui des rimes, un tas de compost équivalait à un essai philosophique. Permettez-moi, patients amis, de vous citer un bref extrait de son ouvrage épuisé de longue date – la description d’un simple chou-fleur bleu le dépeint de manière nettement plus vivante que des milliers de mots venant de moi :

[…] (à découvrir à la lecture 😉 )

Voilà du Dancelot de Tournemises tout craché. Attaché à la nature, amoureux de la langue, toujours précis dans ses observations, optimiste, un peu excentrique et aussi ennuyeux que possible dès qu’il s’agit de l’objet de son travail littéraire : le chou-fleur.

Je garde seulement de bons souvenirs de lui, à l’exception des trois mois qui ont suivi sa blessure à la tête causée par une pierre lancée avec une fronde – pendant l’un des nombreux sièges de la citadelle des Dragons. A l’époque, il se prenait pour une armoire remplie de lunettes pas nettoyées. Je craignais qu’il ne revienne plus de son univers démentiel, mais il guérit du grave coup reçu. Sa dernière grippe lui fut malheureusement fatale.

La Cité des Livres qui Rêvent de Water Moers, folio junior, 2021.